Je ne peux oublier Bonger ( W.A. Bonger : sociologue et criminologue renommé ). Quelques heures avant la capitulation. Tout à coup la silhouette massive, pesante, bien reconnaissable de Bonger qui longeait le mur de la Patinoire, et levait sa grosse tête pour mieux voir, à travers ses lunettes bleues, les nuages de fumée qui montaient du port pétrolier et s'accumulait au-dessus de la ville. Cette image, cette silhouette massive qui tendait le cou vers de lointains nuages de fumée, je ne l'oublierai jamais. Dans un élan spontané, sans mettre ma veste, je sortis en courant, le rattrapai et lui dis : " Bonjour, professeur Bonger, j'ai beaucoup pensé à vous ces jours derniers, je fais un bout de chemin avec vous. " Il me lança un regard de côté à travers ses lunettes bleues, incapable de se rappeler qui j'étais en dépit de deux examens qu'il m'avait fait passer et d'une année de cours suivis avec lui ; mais durant ces jours-là, les gens se sentaient si proches que je continuai à marcher à ses côtés, le cœur plein d'amitié. Je ne me rappelle plus exactement notre conversation. L'épidémie de fuite en Angleterre faisait rage cette après-midi-là, et je lui demandai : " Croyez-vous que fuir serve à quelque chose ? " Et lui : " Les jeunes doivent rester. " Moi : " Croyez-vous que la démocratie l'emportera ? ". Lui : " Certainement, mais il faudra sacrifier quelques générations. " Et lui, Bonger le véhément, était désarmé comme un enfant, presque doux, et j'eus tout à coup l'envie irrépressible de le prendre par l'épaule et de le guider, comme un enfant ; et c'est ainsi, moi l'enlaçant, que nous avons marché le long de la Patinoire. Il paraissait brisé quelque part, ce qui lui donnait une grande bonhomie. Sa passion, son agressivité étaient éteintes. Mon cœur se serre quand je repense à ce qu'il était ce jour-là, lui, la terreur des étudiants. Arrivée à la place Jan Willem Brouwer, je pris congé de lui, je me plantai devant lui, pris une de ses mains dans les miennes ; il pencha sa grosse tête d'un air très doux, me regarda à travers ses verres bleus et dit (d'un ton cérémonieux assez comique) : " Au plaisir de vous revoir ! ".

Lorsque j'entrai chez Becker le lendemain soir, les premiers mots que j'entendis furent : " Bonger est mort ! " - " Ce n'est pas possible, dis-je, je lui ai parlé hier soir à sept heures. "

Becker répliqua : " Alors vous êtes l'une des dernières personnes à l'avoir vu. " Il s'était tiré une balle dans la tête à huit heures.

Il avait donc adressé l'une de ses dernières paroles à une étudiante inconnue, qu'il avait regardé avec bonté à travers ses lunettes bleues : 'Au plaisir de vous revoir ! ".

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..." C'est tout un monde qu'on démolit. Mais le monde continuera, et moi avec lui jusqu'à nouvel ordre, pleine de courage et de bonne volonté. Ces disparitions nous laissent comme dépouillés, mais je me sens si riche intérieurement que ce dénuement n'a pas encore fait tout son chemin jusqu'à ma conscience. Pourtant il faut garder le contact avec le monde réel, le monde actuel, tâcher d'y définir sa place, on n'a pas le droit de vivre avec les seules valeurs éternelles ; ce serait une nouvelle forme de politique de l'autruche. Vivre totalement au-dehors comme au-dedans, ne rien sacrifier de la réalité extérieure à la vie intérieure, pas plus que l'inverse, voilà une tâche exaltante... "

Il faut éliminer quotidiennement comme des puces, les mille petits soucis que nous inspirent les jours à venir et qui rongent nos meilleures forces créatrices. On prend mentalement toute une série de mesures pour les jours suivants, et rien, mais rien du tout, n'arrive comme prévu. A chaque jour suffit sa peine. Il faut faire ce que l'on a à faire, et pour le reste, se garder de se laisser contaminer par les milles petites angoisses qui sont autant de motions de défiance vis-à-vis de Dieu... Notre unique obligation morale, c'est de défricher en nous-même de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu'à que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix entre les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition.

 

" J'ai tenu des discours extravagants à la lune éternelle. Cette bonne lune n'est pas née d'hier. Des gens comme moi, elle a dû en voir souvent, et de toute façon elle en a vu d'autres. Enfin, vie lourde à porter que la mienne. Il m'arrive d'en être dégoûtée. Dans ces moments-là, je prévois tout ce qui va m'arriver et je suis si lasse qu'il me parait inutile de le vivre encore en réalité. Mais la vie reprend toujours le dessus, je recommence à tout trouver intéressant et passionnant, je me sens combative et pleine d'idées... "

 

"... L'idée que l'on ait le droit d'aimer, sa vie durant, un seul être, à l'exclusion de tout autre, me parait ridicule. Il y a là quelque chose d'appauvrissant et d'étriqué. Finira-t-on par comprendre à la longue que l'amour de l'être humain en général porte infiniment plus de bonheur et de fruits que l'amour du sexe opposé, qui enlève de sa substance à la collectivité ? "

 

Etty Hillesum ( une vie bouleversée ) 1914 1943

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