Pour “Envoyé Spécial : la suite”, Jérome Bony a repris contact avec Thomas Miller-El, 61 ans, rescapé du couloir de la mort, en prison depuis 27 ans, 6 octobre 2012.

Grand reporter à France 2, Jérome Bony a rencontré Thomas Miller-El, pour Envoyé Spécial : la suite. Cet homme de 61 ans a passé dix-neuf années dans le « couloir de la mort » de la prison de Hunstville (Etats-unis), condamné pour un crime qu'il a toujours nié. En 1994, Envoyé Spécial lui avait consacré un reportage signé Anne Gintzburger. Incarcéré depuis huit ans, Thomas Miller-El devait être exécuté trois semaines plus tard. Comme dix autres fois, il a été sauvé in extremis.

En 2005, la Cour Suprême des Etats-Unis a établi que son premier procès avait été impartial et marqué par le racisme du Parquet. Après un « accord de plaidoirie » (plaider-coupable, ndlr) bien difficile à accepter, Thomas Miller-El a vu sa peine commuée en détention à perpétuité. Il a quitté le « couloir de la mort » d'Ellis Unit pour rejoindre Wynne Unit, une autre prison de Hunstville au régime carcéral un peu plus souple. Jérôme Bony revient pour nous sur ce reportage à la rencontre d'un homme emprisonné depuis 27 ans.

La journaliste Anne Gintzburger avait réalisé le premier reportage, intitulé Le dernier visiteur, diffusé en 1994 dans Envoyé Spécial. On s'attendait à ce qu'elle tourne cette suite…
Jérôme Bony : Anne – qui est une amie – reste très intéressée par son sort. Elle lui a consacré un second documentaire en 2008 pour Canal+. Mais elle ne travaille plus à France 2 (elle est journaliste indépendante et productrice à Chasseur d'étoiles, ndlr). Hugo Plagnard, producteur d'Envoyé Spécial, la suite, m'a proposé de retourner voir Thomas Miller-El. Et j'ai dit oui avec grand intérêt.

Comment pénètre-t-on, avec une caméra, dans les prisons texanes ?
Figurez-vous que cela n'est pas si compliqué que cela. Aux Etats-Unis, le principe de liberté de la presse demeure fort. Quand c'est possible, ils vous laissent tourner. Pour obtenir l'autorisation d'entrer dans la prison, il fallait l'accord du prisonnier lui-même. « The offender is ok », m'a-t-on répondu. A partir du moment où Thomas Miller-El a accepté, cela a été sans problème. On a eu le droit de lui parler durant une heure. En revanche, on n'a pas pu filmer les cours sanitaires et moraux (peer education) que Thomas Miller-El, considéré comme un prisonnier équilibré, donne aux jeunes condamnés. Cela aurait pourtant permis de montrer comment cet homme, noir, grandi dans la violence, coupable ou pas, s'est métamorphosé.

Dans votre film, Miller-El dit : « C'est une blague ! Je suis un être humain. Je suis innocent. Et pourtant je suis là ! » Après presque trente ans passé derrière les barreaux, dans quel état d'esprit l'avez-vous trouvé ?
Il faut avoir une force de caractère exceptionnelle pour rester sain d'esprit avec ce que Thomas Miller-El a traversé. Quand, en 1986, à 34 ans, il est entré dans le « couloir de la mort », quatre cent quatre vingt trois détenus étaient comme lui en attente d'une exécution. Quand il en est sorti, ils n'étaient plus que quinze. Thomas Miller-El a donc connu et vu plus de quatre cent soixante cinq condamnés à mort partir à travers un couloir grillagé. Lui qui a cette qualité d'être ouvert aux autres en a aidé plus d'un à écrire des lettres à la famille, les a soutenus… Je ne sais pas comment il a résisté. Dans le premier reportage de 1994, il expliquait comment ses codétenus dans le « couloir de la mort » deviennent fous. Lui, Thomas, n'a jamais sombré dans la folie. C'est un miracle. Dans sa réponse, il évoque son retour à la « spiritualité intérieure », la façon qu'il a eu de tourner sur lui-même. Visiblement, c'est cela qui l'a sauvé, comme les visites de sa femme et de sa famille.

Après la diffusion du premier reportage en 1994, une jeune Suissesse, Viviane André, a découvert cette affaire et décidé de contacter Thomas Miller-El. Depuis, elle se bat pour lui et a pu récolter des fonds.
Viviane est entrée dans l'histoire de Miller-El grâce au reportage d'Envoyé Spécial, mais un peu plus tard. Quand elle a vu le reportage en 1994, à 26 ans, elle a été bouleversée par ses mots et son visage, puis il est sorti de son esprit : elle croyait qu'il allait mourir puisque sa date d'exécution était fixée. Trois ans plus tard, Viviane est tombée sur un article dans la presse helvétique qui racontait que Miller-El était encore dans le « couloir de la mort ». C'est à ce moment qu'elle l'a contacté et a commencé à récolter des fonds grâce à la vente de tee-shirts dans des concerts. Cet argent a notamment aidé les avocats à payer des expertises pour approfondir certaines questions, car les procédures coûtent des centaines de milliers de dollars. En cela, le rôle de Viviane a été important. Elle va le voir chaque année depuis 14 ans et se bat avec d'autres pour obtenir sa libération conditionnelle. J'ai beaucoup d'admiration pour le travail qu'elle mène. Ce type d'histoire met du baume au cœur à nous autres journalistes. On se dit : « oui, ce qu'on fait peut être utile ».

"Pendant que les fonds publics s'écoulent en fêtes de fraternité, il tonne des cloches de feux roses dans les nuages."
Arthur Rimbaud

Thomas Miller-El

Propos recueillis par Emmanuelle Skyvington

 

Lettre de Thomas Miller-Ed en 96 :

MARDI, 27 février 1996, 11 h 11 (…) Je suis ici, dans le couloir de la mort du Texas depuis presque dix ans, après avoir été jugé, reconnu coupable et condamné à mort pour un crime que non seulement je n’ai pas commis, mais un crime dont je n’avais aucune connaissance. Cela après qu’un tireur de la police de Houston m’eut tiré dans le dos, et qu’étant couché paralysé par la balle provenant d’un ARK 15 (ou un M 16) en terrain découvert j’ai entendu les policiers qui approchaient dire : « Si le nègre n’est pas mort, eh bien tuez-le ! »

Même si mon histoire est unique en elle-même, elle ne diffère pas beaucoup de celle de beaucoup d’autres victimes de l’inégal système judiciaire de cette ceinture d’Etats sudistes corrompus, racistes, injustes, ces Etats où la pratique et l’application quotidienne des lois et de l’ordre non civilisé est la règle. J’ai été jugé à Dallas, Texas, où la farce veut qu’un vieux procureur peut juger et soutenir la culpabilité d’un accusé qu’il soit réellement coupable ou non. Dans ce cas, il lui faut pas mal de talent pour convaincre un jury de condamner un innocent. A ce moment précis où nous sommes en train d’échanger cette lettre, ici, au coeur de l’Amérique, des personnes innocentes sont jugées et condamnées pour le simple crime d’être opprimées économiquement, socialement, racialement et au niveau de l’éducation.

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De même qu’elles ont été privées de leur présomption d’innocence par l’hystérie médiatique et la rhétorique politique, et ce bien avant même qu’elles n’aient été jugées par un jury de soi-disant pairs. Voilà ce qu’est la justice à la façon américaine, sauf bien évidemment si vous avez la grâce d’être pourvu de possibilités financières vous permettant de vous offrir une « dream team » de défenseurs, comme l’ont eue T. Cullum Davis ou O.J. Simpson. Dans ces cas, leur innocence a été établie plutôt comme une conséquence directe de leur statut financier que par un processus juridique normal. Même si je n’ai pas à me prononcer sur la culpabilité ou l’innocence d’O.J. Simpson, puisqu’un jury l’a déjà fait, je puis sans aucun doute, même sans connaissance particulière des statistiques, vous assurer qu’ici en Amérique O.J. Simpson a bien été le tout premier Afro-Américain (1) qui ait jamais été accusé pour le meurtre de deux personnes de souche européenne et qui ait eu à son procès, dans une cour de justice américaine, huit membres du jury qui soient afro-américains.

Bien souvent, des gens me demandent ce que c’est que de vivre dans le couloir de la mort. Eh bien le plus souvent, je reste sans mots qui puissent correctement brosser le tableau qui soit, pour ces personnes, suffisamment réaliste dans la description d’une telle sauvagerie. Sur les 105 hommes qui ont été exécutés depuis que je suis ici dans le couloir de la mort, 85 étaient des hommes que j’ai connus, avec qui j’ai eu des échanges, et dont je me suis rendu compte qu’ils étaient des êtres humains comme moi. Le tourbillon des médias avait décrit ces hommes comme des animaux, des sauvages et des criminels incompréhensibles. Mais j’ai appris par expérience que ces gens-là n’avaient rien à voir avec les animaux décrits par les médias, et par le système juridique ou politique des procureurs, etc.

J’ai vu ces mêmes hommes manipuler des ciseaux et des tournevis. Ils travaillent sans rien gagner pour eux, mais font entrer dans les poches de l’Etat des millions de dollars par an. Dans cet endroit, les membres du personnel marchent parmi soixante ou plus de prisonniers (2) et se conduisent comme s’ils dirigeaient une colonie d’enfants. Parfois, ils leur parlent à la manière des bonnes soeurs ou des curés, parfois de façon très arrogante, agressive et brutale. Et pourtant, ces condamnés ne leur répondent jamais de façon agressive ou en aboyant, comme on s’adresse à eux. J’ai vu ces mêmes prisonniers se montrer plein d’humanité, sentiment qui a à peu près disparu chez leurs interlocuteurs, et cela bien qu’ils soient obligés d’endurer quotidiennement une ambiance pleine de craintes de la mort, de peur, de solitude, de répression, d’agitation et de nombreuses formes de mauvais traitements.

J’ai vu des types de dix-sept, dix-huit, dix-neuf ans arriver ici, et être exécutés avant qu’ils n’aient pu expérimenter quoi que ce soit de la vie. Mis à mort après huit ou neuf ans. J’en ai vu tant de ces enfants arriver ici, abandonnés par leurs parents, leurs familles, ceux qu’ils aiment et leurs amis, largués pour survivre dans un endroit où ils doivent se prostituer l’esprit, la personnalité, le corps,… leur être. et cela juste pour pouvoir manger des crèmes glacées, une fois par semaine ou pour obtenir un sandwich d’un autre prisonnier. Certains deviennent dépendants des médicaments qu’on leur donne de façon à pouvoir supporter cette ambiance. Certains trouvent leur confort en devenant des adeptes tributaires des programmes de télévision sans informations, etc. C’est un endroit où le besoin d’amour, d’amitié et de compréhension est gigantesque, alors que de tels sentiments sont extrêmement rares ici.

J’ai connu des gars qui ne savaient même pas lire, et qui me montraient leur dernière lettre reçue de la Cour pour leur exécution en me demandant ce qui y était écrit. Comment dire à un homme qu’il n’a plus que trente ou soixante jours à vivre ? J’ai vu des familles venir, pour la première et unique fois, voir celui qu’ils aimaient quelques jours avant son exécution. J’ai vu pour la dernière fois des types emportés par le fourgon de la mort, j’en ai vu quelques-uns qui eux sont allés jusqu’au bout, sur le brancard (3), et être ramenés dans le couloir de la mort, transformés mentalement après un voyage aussi déshumanisant. J’ai entendu le bruit de la mort avant et après une exécution programmée. Et j’ai vu des émissions de la télévision où les familles des victimes se disaient non satisfaites après la mise à mort d’un prisonnier.

La peur dans leur voix

J’ai vu des associations de parents de victimes demander de plus en plus d’exécutions et des politiciens faire campagne sur un programme promettant encore et toujours plus d’exécutions. J’ai parlé à des gars qui n’avaient plus que quelques heures à vivre et j’ai entendu la peur dans leur voix. Et j’ai entendu l’Amérique prêcher au monde entier pour les droits de l’homme et contre la torture, alors qu’elle fait bien pire à ses propres citoyens. J’ai parlé avec des hommes qui préféraient mourir plutôt que de continuer à vivre dans un environnement aussi déshumanisant. Après avoir discuté avec eux, je me suis demandé quelles étaient mes raisons à moi pour simplement continuer à exister dans les boyaux de ce cauchemar américain.

Il y a beaucoup de types ici que j’ai acceptés, appréciés et que j’ai appris à comprendre, certains d’entre eux étaient psychologiquement, mentalement et spirituellement diminués par des schémas mentaux appris ici. Certains avaient été vraiment maltraités et négligés pendant leur enfance, la plupart n’ayant été élevés que par un seul de leurs parents, et qui ont dû se protéger pour survivre au milieu de circonstances difficiles et dans des conditions proches de celles qu’ils endurent ici. Cela principalement parce que la vie même dans les villes américaines est porteuse d’une ambiance de couloir de la mort, parce que beaucoup d’enfants en âge scolaire sont progressivement préparés par différents formes d’oppression systématique à devenir la prochaine génération d’habitants du couloir de la mort et alors que les enfants des gens riches et célèbres sont préparés, eux, à être ceux qui les exécuteront. Devenir un produit d’un tel environnement est des plus simples en étant né dans un groupe ethnique différent, ou bien blanc et pauvre (…).

Ayant eu dix dates d’exécution au cours des deux dernières années, et m’étant trouvé le 16 mai 1995 à moins de six heures d’une possible exécution, et ce du fait de l’erreur d’une avocate inexpérimentée qui n’avait pas rempli le papier qu’il fallait pour ma demande de sursis, j’ai réalisé qu’être défendu par un avocat commis par l’Etat revenait à avoir son poulailler gardé par un renard. C’est à peu près cela parce que, quand vous êtes dans le couloir de la mort, une erreur de votre avocat peut signifier votre mort. Et l’Etat du Texas commet les pires avocats possibles pour défendre les condamnés à mort. Alors, où se trouve la justice, où est le rêve américain ?

Quel pays peut se considérer comme le gendarme du monde ? Quel pays a intimidé, manipulé, dominé et combattu pour ainsi dire tous les autres pays et nations sur terre, s’est autoproclamé leader du monde alors qu’il pratique toutes les hypocrisies ? Voyez-vous de quel pays il s’agit ? (…)

 Lutte pour la Justice

 

 Terry Williams ne sera pas exécuté!

Dans une décision sans précédent aux Etats-Unis, une juge de Pennsylvanie a annulé vendredi la condamnation de ce détenu victime de maltraitances et d'abus sexuels dans son enfance, dont l'exécution était programmée ce mercredi 3 octobre 2012 pour le meurtre de deux de ses agresseurs. Le cas de Terry Williams a suscité une campagne internationale (à laquelle les soutiens à Mumia ont répondu présent), les protestations de l'Union Européenne et de plus de 150 personnalités américaines ex-procureurs, juges, professeurs de droit, spécialistes de l'enfance et d'anciens jurés au procès qui demandaient que la peine soit commuée en réclusion criminelle à perpétuité."La juge Sarmina a relevé que l'Etat avait volontairement et délibérément supprimé des preuves qui auraient eu un impact sur la décision du jury concernant la vie ou la mort", a déclaré l'avocat de Terry Williams. La juge n'a pas fixé de nouvelle date d'audience mais a suspendu l'exécution et annulé la sentence de mort. Le procureur Seth Williams (dont on connaît l'attention toute particulière qu'il porte à Mumia) a immédiatement annoncé qu'il faisait appel de cette décision devant la Cour suprême de Pennsylvanie. Cette décision intervient alors que Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, en déplacement à New York, a lancé une campagne aux Nations Unies pour l'abrogation universelle de la peine de mort. Le même jour, en Louisiane (sud), Damon Thibodeaux, 38 ans, est sorti de prison vendredi après avoir été innocenté par des analyses ADN du viol et du meurtre de sa jeune cousine, au terme de quinze années dans le couloir de la mort.