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Je crois que presque toutes nos tristesses sont des moments de tension que nous ressentons comme une paralysie car nous sommes désormais sourds à la vie de nos sentiments devenus étranges. Nous sommes seuls, en effet, face à cette étrangeté qui est entrée en nous ; car, pour un temps, tout ce qui nous est familier, tout ce qui est habituel nous est ravi ; nous sommes, en effet, au cœur d’une transition où nous ne savons pas nous fixer. C’et aussi la raison pour laquelle la tristesse est passagère : ce qui est nouveau en nous, l’adjuvant de ce que nous étions, est allé jusqu’à notre cœur, a pénétré son lieu le plus intime, mais n’y est pas non plus resté : il a déjà passé dans le sang. Et nous ne savons pas ce que c’était. Il serait facile de nous persuader qu’il ne s’est rien passé ; mais nous avons pourtant bien changé, comme change une maison ou un hôte est entré.

Nous sommes incapables de dire qui est entré, nous ne le saurons sans doute jamais et pourtant bien des signes témoignent du fait que c’est ainsi que l’avenir pénètre en nous pour s’y modifier longtemps avant qu’il n’arrive lui-même.

Voilà pourquoi il est si important d’être solitaire et attentif lorsqu’on est triste : l’instant apparemment immobile où, semble-t-il, rien ne se passe, cet instant où l’avenir pénètre en nous est en effet beaucoup plus proche de la vie que cet autre moment arbitraire et patent où l’avenir nous arrive pour ainsi dire de l’extérieur.

Plus nous sommes silencieux, patients et disponibles lorsque nous sommes tristes, et plus ce qui est nouveau pénétrera profondément et sûrement en nous, mieux nous le ferons nôtre ; il sera d’autant plus notre destin propre, et, plus tard, lorsqu’il se «  produira « (c’est-à-dire lorsqu’il surgira de nous pour passe aux autres), nous nous sentirons profondément intimes et proches…

…Il a fallu repenser tant de conceptions du mouvement qu’on saura peu à peu admettre que ce que nous appelons destin provient des hommes et ne vient pas de l’extérieur…

Vous ne pouvez donc, cher Monsieur Kappus, vous effrayer de ce qu’une tristesse surgît devant vous, à ce point considérable que vous n’en ayez pas encore vu de semblable ; pas plus lorsqu’une inquiétude traverse tous vos agissements et passe sur vos mains comme une alternance de lumière et de nuages. Vous devez alors penser que quelque chose se produit en vous, que la vie ne vous a pas oublié, qu’elle vous tient en main et ne vous laissera pas tomber.

Pourquoi voudriez-vous exclure de votre vie une quelconque inquiétude, une quelconque souffrance, une quelconque mélancolie alors que vous ignorez pourtant ce que produisent en vous ces états ? Pourquoi vouloir vous persécuter avec la question de savoir d’où provient tout cela, où tout cela vous mène-t-il ? Puisque vous savez que vous êtes en pleine transition, et que vous ne désirez rien tant que vous transformer. Si quelque processus en vous est morbide, songez alors que la maladie est le moyen par lequel un organisme se débarrasse d’un corps étranger…

Rainer Maria Rilke, 12 août 1904

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"Être aimé, c'est se consumer dans la flamme. Aimer, c'est luire d'une lumière inépuisable. Être aimé, c'est passer; aimer, c'est durer."

Rainer Maria Rilke

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"Je ne peux rien pour qui ne se pose pas de question"

Confucius (551-479 av JC)