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J
e t'écris de Saintes-Maries au bord de la Méditerranée enfin. La méditerranée a une couleur comme les maquereaux, c'est-à-dire changeante, on ne sait pas toujours si c'est vert ou violet, on ne sait pas toujours si c'est bleu, car la seconde après le reflet changeant a pris une teinte rose ou grise...

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Je me suis promené une nuit au bord de la mer sur la plage déserte. C'était pas gai, mais pas non plus triste, c'était - beau. Le ciel d'un bleu profond était tacheté de nuages d'un bleu plus profond que le bleu fondamental d'un cobalt intense, et d'autres d'un bleu plus clair, comme la blancheur bleue des voies lactées. Dans le fond bleu, les étoiles scintillaient claires, verdies, jaunes, blanches, roses, plus claires, diamantées davantage comme des pierres précieuses que chez nous - même à Paris - c'est donc le cas de dire : opales, émeraudes, lapis, rubis, saphirs...

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Hier j'étais au soleil couchant dans une bruyère pierreuse où croissent des chênes très petits et tordus, dans le fond d'une ruine sur la colline, et dans le vallon du blé. C'était romantique, on ne peut davantage, le soleil versait des rayons très jaunes sur les buissons et le terrain, absolument une pluie d'or. Et toutes les lignes étaient belles, l'ensemble d'une noblesse charmante...

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Voici un motif nouveau - un coin de jardin avec des buissons en boules et un arbre pleureur, et dans le fond des touffes de lauriers-roses. Et le gazon qu'on vient de faucher avec les longues traînés de foin qui sèche au soleil, un petit coin de ciel bleu vert dans le haut.

Il me semble toujours être un voyageur, qui va quelque part et à une destination.

Si je me dis, le quelque part, la destination n'existent point, cela me semble bien raisonné et véridique... Aussi à la fin de la carrière j'aurai tort. Que soit. Je trouverai alors que non seulement les beaux-arts, mais le reste aussi n'était que rêves, que soi-même on était rien du tout. Si nous sommes si légers que ça, tant mieux pour nous, rien ne s'opposant alors à la possibilité illimitée d'existence future.

D'où vient que dans le cas présent de la mort de notre oncle, le visage du mort était calme, serein et grave. Lorsque c'est un fait que vivant il n'était guère ainsi, ni étant jeune ni vieux. Si souvent j'ai constaté un effet comme cela en regardant un mort comme pour l'interroger. Et cela est pour moi une preuve, non pas la plus sérieuse, d'une existence d'outre-tombe.

Un enfant dans le berceau également, si on le regarde à son aise, à l'infini dans les yeux. En somme je n'en sais rien, mais justement ce sentiment de ne pas savoir rend la vie réelle que nous vivons actuellement comparable à un simple trajet en chemin de fer. On marche vite, mais ne distingue aucun objet de près, et surtout on ne voit pas la locomotive.

Vincent Van Gogh ( lettres à son frère Théo )

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