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Comme François Fillon, députés et sénateurs sont nombreux à travailler dans des cabinets d'avocats ou des sociétés de conseil, avec des salaires pouvant atteindre 30.000 euros. Parfois soupçonnés de conflits d'intérêts, peu jouent le jeu de la transparence.

C'était un secret farouchement gardé : l’identité des clients de la société de François Fillon, 2F Conseil. Interrogé, le leader des Républicains éludait. On comprend mieux pourquoi. Trois de ses principaux employeurs – René Ricol, Henri de Castries, Marc Ladreit de Lacharrière – étaient des amis. Le dernier, patron de Fimalac et propriétaire de "la Revue des deux mondes", ayant poussé l’amitié jusqu’à embaucher son épouse, Penelope. Aujourd’hui, la justice s’interroge : quelle était la vérité de son travail de conseiller, alors que François Fillon n’a jamais mis sa carrière politique entre parenthèses ? 

A l’Assemblée et au Sénat, ils sont dix qui, à l’instar de François Fillon, gagnent plus de 10.000 euros (brut) par mois au service d’intérêts privés. Leurs salaires allant, pour certains, jusqu’à 30.000 euros mensuels. Pour les identifier, "l’Obs" a épluché les déclarations d’intérêts remises à la Haute Autorité de la Transparence de la Vie publique en 2014. On y trouve, à parts égales, des conseillers en stratégie et en communication : Thierry Solère, Pierre Charon, Luc Chatel, Gérard Longuet et François Fillon. Et des avocats : Gilbert Collard, Pierre Lellouche, Jean-François Copé, Frédéric Lefebvre et François Zocchetto. A cette liste, on peut ajouter les députées européennes Rachida Dati (avocate) et Michèle Alliot-Marie (conférences).

Les Républicains décomplexés

Un premier constat saute aux yeux : hormis Gilbert Collard, tous appartiennent à la mouvance des Républicains. Ce n’est pas illogique : les partisans de la droite libérale sont ceux qui, par leur origine sociologique et leurs convictions, fréquentent le plus les hommes d’affaires. Ils sont aussi les plus décomplexés à afficher cette proximité. Un deuxième constat s’impose : aucune polémique n’a jamais découragé ces parlementaires de poursuivre leurs activités. Soupçonnés de conflits d’intérêts mais jamais condamnés, Jean-François Copé et Frédéric Lefebvre ont par le passé pu annoncer qu’ils raccrochaient la robe… avant de la remettre, une fois la tempête passée.

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"Je consacre une journée et demie par semaine à mes clients", confie Luc Chatel, qui gagne 18.000 euros (brut) par mois avec sa société LCH. Quelles prestations peuvent donc fournir nos élus et à qui, pour être payés ainsi des fortunes ? Un cadre d’un grand groupe du CAC 40 répond :

"Ces gens-là n’apportent pas grand-chose à l’entreprise. On les fait vivre jusqu’aux prochaines élections. C’est une manière de se ménager leur soutien en attendant qu’ils reviennent aux affaires."

Les entreprises ne s’intéresseraient donc qu’à leur carnet d’adresses et à leur influence législative ? Ecoutons Jean Glavany, ancien ministre socialiste, qui a exercé dans un cabinet d’avocats entre 2011 et 2014.

"Au départ, je pensais que j’allais émettre des recommandations en droit public pour des collectivités locales. J’ai découvert trop tard que le cabinet voulait m’utiliser pour ouvrir des portes. Au bout de la troisième ou quatrième fois qu’on m’a demandé d’appeler des maires pour tel ou tel marché public, j’ai arrêté."

"Mes clients ne sont pas votre affaire, madame"

Quand Alain Marsaud se déclare salarié de Casino, ou Malek Boutih employé de Skyrock, il est facile de vérifier qu’ils n’ont pas déposé d’amendement favorisant leur employeur. Mais comment s’en assurer quand il s’agit d’un avocat ou d’un consultant ? Luc Chatel met en avant ses "douze années au sein du groupe L’Oréal" et donne le nom de ses deux clients : le Boston Consulting Group et le fonds d’investissement Ekkio Capital.

"Je me suis interdit de faire du lobbying, même si j’ai eu des propositions. J’ai la chance de pouvoir faire autre chose. Mais certains, qui n’ont pas mon expérience professionnelle, peuvent être tentés."

Mais bien peu d’élus jouent le jeu de la transparence. "Mes clients ne sont pas votre affaire, madame", nous a sèchement répondu Pierre Lellouche. Le député de Paris se présente comme "un expert du droit des affaires à l’international". Il nous garantit :

"Je fais très attention et je n’ai aucun conflit d’intérêts."

Membre de la commission des affaires étrangères et du groupe d’études sur l’industrie de défense, Pierre Lellouche n’y voit donc aucune interférence possible avec le fait de conseiller de grandes entreprises exportatrices.

Pionnier du genre, Gérard Longuet, sénateur de la Meuse, a fait fortune avec ses activités de conseil. Il possède, avec sa femme avocate, un patrimoine immobilier – quatre immeubles à Paris et à Boulogne – dont la valeur peut être estimée à plusieurs millions d’euros. A la tête d’une société de conseil, Sokrates Group, il est aussi administrateur de deux entreprises : Sea-Invest (transport de denrées alimentaires fraîches) et de CMI (services pour l’industrie). Selon lui, l’interdiction de plaider la cause de ses entreprises ne s’applique pas à l’étranger.

"Je ne fais pas de lobbying en France. Je ne vais pas chercher à obtenir une autorisation ou un marché quelconque auprès de l’administration française pour un de mes clients. En France, je suis tenu par la loi. Mais dans le monde, je suis libre. Quand je voyage et que je rencontre des ministres, je leur parle de mes entreprises, de leurs projets, et je leur explique qu’il faudrait les prendre en considération."

Difficile d’être plus clair.

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Règles de déontologie

Pour Yann Galut, avocat et député socialiste, il faudrait limiter la part que les parlementaires gagnent avec leurs activités privées : elle ne devrait pas pouvoir excéder l’indemnité reçue en tant que parlementaire.

"Au-delà de 15.000 à 20.000 euros par mois dans le privé, j’estime qu’il est difficile de connaître sa priorité : l’intérêt général ou les intérêts de ceux qui vous paient ? Pour ma part, j’ai refusé toutes les entreprises et les collectivités locales qui sont venues me chercher pour ma notoriété d’élu et qui avaient forcément un intérêt à la chose publique. Je ne défends que des particuliers, des histoires de divorce, de voisinage ou des salariés." 

Aucun organisme au Parlement ou au Sénat ne contrôle en amont la compatibilité des activités de conseil avec les règles de déontologie. Saisi par douze députés de gauche sur l’éventualité d’un conflit d’intérêts concernant François Fillon, le déontologue de l’Assemblée nationale a conclu que ses activités étaient "conformes au code électoral". Tout en reconnaissant qu’il n’avait "aucun pouvoir d’investigation ou d’injection".

Seule la justice a les moyens d’enquêter. Aujourd’hui, elle soupçonne Thierry Solère d’un possible conflit d’intérêts. Il avait cosigné en 2013 un amendement visant à exonérer de taxes les véhicules de collecte de déchets industriels dangereux et polluants. Au même moment, il était payé 144.000 euros par an par le groupe Chimirec, exerçant exactement cette activité… Est-ce un simple hasard ?

Source : Nouvelobs.com

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