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Dans un essai à paraître mercredi, Amine El Khatmi dénonce les accommodements de son parti avec l'islamisme

Présidentielle 2017 - Société - Politique - Laïcité : le J'accuse d'un élu socialiste musulman d'Avignon
Victime d'un lynchage de la "muslimsphère" sur les réseaux sociaux, le "laïcard" Amine El Khatmia tiré un livre incisif de cette expérience. Photo bruno souillard.
   
Laïcité : le "J'accuse" d'un élu socialiste musulman d'Avignon.

Amine El Khatmi vient d'avoir 29 ans. Et comme l'immense majorité des jeunes de sa génération, il est particulièrement assidu sur les réseaux sociaux. Sur Facebook, il peut se targuer de 4 500 abonnés. Ils sont près de 8 000 sur Twitter, la tribune préférée d'Amine El Khatmi, qui gazouille comme il respire. Sur le réseau à l'oiseau bleu, en janvier 2016, l'élu avignonnais s'est retrouvé dans la ligne de mire de la "muslimsphère" (par opposition à la "fachosphère", elle regroupe les procureurs d'une France qui serait foncièrement raciste et les promoteurs du concept d'"islamophobie", NDLR). Le déferlement fut terrible. Pour avoir osé s'élever contre le discours d'une jeune femme membre du Parti des Indigènes de la République, qui venait de rudoyer le philosophe Alain Finkelkraut sur un plateau télé, Amine El Khatmi s'est retrouvé sous un feu nourri. Des rafales de haine en moins de 140 caractères. Les plus courtes sont celles qui l'ont atteint le plus : "collabeur", "Harki", "Arabe de service", "esclave".

Voilà le point de départ du livre que cet Avignonnais de culture franco-marocaine, né dans la cité de la Reine-Jeanne (celle que l'hebdomadaire Paris Match a désignée l'an dernier comme livrée aux salafistes), publie mercredi prochain, le 8 mars. Hasard du calendrier de l'édition, c'est également ce jour-là que Sonia Mabrouk, journaliste franco-tunisienne de dix ans son aînée, sort Le monde ne tourne pas rond, ma petite-fille, autour des thèmes de l'islamisme, de la place des femmes, de la laïcité et de l'identité. Des sujets qui accaparent en permanence le débat public depuis deux ans, qu'Amine El Khatmi fait également siens dans Non, je ne me tairai plus. En y ajoutant une critique, féroce, de sa formation politique, le PS. "La gauche et l'islam, un élu socialiste et musulman dénonce les silences de son parti", dit le sous-titre. C'est explicite. Et ça sonnerait presque comme du Malek Boutih.

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"Un livre contre le PS pendant la campagne, c'est un coup des Vallsistes"

Mais à la différence du député PS de l'Essonne, ex-patron de SOS Racisme, qui revendique son athéisme, Amine El Khatmi affirme donc sa croyance en l'Islam. "Je fais les grandes fêtes, l'Aïd, le Ramadan, mais pas les cinq prières quotidiennes", précise-t-il. "On peut vivre sa foi sans se comporter comme un bigot", prolonge-t-il, exaspéré par cette "minorité très bruyante" qui cherche à saper les fondements de la République laïque.

Issu d'un "environnement exclusivement arabe musulman", Amine El Khatmi ne remerciera jamais assez ses parents de l'avoir "sorti de là" en l'inscrivant au conservatoire d'Avignon. "Ça leur a coûté un peu d'argent, mais il n'y a rien de plus dangereux que l'entre-soi", commente-t-il, lui qui dénonce cette "assignation à résidence identitaire" que veulent lui imposer ses virulents détracteurs.

Amine El Khatmi, qui n'est pas dupe de l'image de "Rastignac en mal de publicité" que beaucoup brossent de sa personne, kiffe le costume cintré. Pour la promotion de son bouquin, il a même acheté deux nouveaux costards. Mais il ne suffit pas de présenter beau pour trouver grâce aux yeux des hiérarques socialistes quand on réveille les tabous. Il y a un an, cloué au pilori des enragés connectés de l'islamophobie, il a attendu cinq jours le timide soutien de Jean-Christophe Cambadélis (Premier secrétaire national du PS, NDLR) : un tweet de six mots. Qui pèse peu face aux nombreux messages de solidarité envoyés par des sympathisants de droite...

Lucide, Amine El Khatmi entend déjà "la petite musique : « tu sors un livre contre le PS pendant la campagne, c'est un coup des Vallsistes » (il soutenait l'ancien Premier ministre pendant la primaire, NDLR). Mais quand la maison d'édition m'a contacté, le scénario actuel était loin d'être écrit..." Et s'il refuse qu'on le questionne sur Benoît Hamon -- "ce serait faire de la langue de bois", glisse-t-il (le candidat PS à la présidentielle a tenu des propos équivoques en décembre sur des bars qui refusent les femmes, NDLR) --, il n'envisage pas de quitter le PS. Un parti auquel il a adhéré à l'âge de 16 ans.


Un enfant de la "Ségosphère"

Sa conscience politique, Amine El Khatmi a commencé à se la forger au Maroc (où ses parents sont retournés durant quatre années quand il était enfant), en suivant son père dans les meetings de ce qui deviendra le Parti socialiste. Après le choc Le Pen à la présidentielle de 2002, événement fondateur de son engagement, il est élu au Conseil régional des jeunes sous la mandature de Michel Vauzelle, en 2004. C'est à cette époque qu'il se lie avec la députée Cécile Helle, qu'il a accompagnée jusqu'à la mairie d'Avignon en 2014 (leur relation est aujourd'hui plus fraîche, puisqu'elle vient de lui retirer sa délégation d'adjoint). Poussé par Arnaud Montebourg, que Cécile Helle avait rejoint après le congrès du Mans en 2006, il intègre l'équipe de campagne de Ségolène Royal en 2007. Son meilleur souvenir en politique jusque-là. Après avoir été collaborateur de la députée socialiste de l'Hérault Anne-Yvonne Le Dain, Amine El Khatmi réfute l'idée de faire carrière en politique que d'aucuns lui prêtent : "J'ai un objectif, que j'assume, c'est d'être parlementaire, faire la loi est une chose très noble", consent l'ancien étudiant en droit. "Je tenterai un jour d'être député. Si j'échoue, je ferai autre chose", veut convaincre Amine El Khatmi.


Une charge contre "la bonne conscience de gauche"

"Je ne voulais pas d'un livre manichéen, mais simplement ramener un peu de raison, de rationalité dans le débat". Pour Amine El Khatmi, pilier du Printemps républicain (rassemblement d'intellectuels et d'élus pour la défense de la laïcité créé à l'initiative de l'universitaire Laurent Bouvet), le "lynchage 2.0" dont il a été victime en janvier 2016 "a changé, à jamais, (m)a manière de vivre mon engagement politique". Après la Franco-Algérienne Lydia Guirous, ex-porte-parole des Républicains (auteur de Allah est grand, la République aussi en 2014), les éditions Jean-Claude Lattès creusent la veine de ces responsables politiques musulmans à la double culture qui alertent sur la montée du communautarisme en France. Non, je ne me tairai plus, ce sont 189 pages qui rassemblent à la fois un constat, une prise de position et une charge sans concession contre une famille politique taxée d'aveuglement idéologique et de clientélisme électoral. "La sévérité avec laquelle je juge les socialistes est celle que l'on porte sur ceux dont on espère beaucoup", justifie Amine El Khatmi. Rédigé entre juin et novembre l'an dernier, le texte, écrit de la seule main de son auteur, a dû subir des modifications imposées par l'actualité, tel l'épisode du burkini durant l'été, "un cadeau pour Marine Le Pen". Mais au-delà du PS, c'est toute la galaxie de "l'islamo-gauchisme" qui est mise à l'index de l'élu avignonnais. Le camp des "victimaires" qui "voient dans l'ensemble des musulmans les nouveaux damnés de la Terre", dans lequel Amine El Khatmi classe, entre autres, le journaliste Edwy Plenel (Médiapart), les élus Clémentine Autain, Noël Mamère et Olivier Besancenot (pourfendeurs d'un supposé "racisme d'État"), ou encore Jean-Louis Bianco, devenu président de l'Observatoire de la laïcité. Un réquisitoire implacable qu'on pourrait résumer à cette phrase, page 168 : "La bonne conscience de gauche m'insupporte. Se gargariser de discours victimaires, c'est se faire plaisir, se donner le beau rôle, s'exonérer de son sentiment de culpabilité".

"Non, je ne me tairai plus", éditions JC Lattès, 15€.

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