Quelle est la langue naturelle de l'être humain ?

Au 13e siècle, le roi Frédéric II (qui parlait neuf langues : le latin, le grec, le sicilien, l'arabe, le normand, l'allemand, l'hébreu, le yiddish et le slave) voulut faire une expérience pour savoir quelle était la langue "naturelle" de l'être humain. Il installa six bébés dans une pouponnière et ordonna à leurs nourrices de les alimenter, les endormir, les baigner, mais surtout, sans jamais leur parler.

Frédéric II espérait ainsi découvrir quelle serait la langue que ces bébés "sans influence extérieure" choisiraient naturellement. Il pensait que ce serait le grec ou le latin, seules langues originelles pures à ses yeux.

Cependant, l'expérience ne donna pas le résultat escompté. Non seulement aucun bébé ne se mit à parler un quelconque langage mais tous les six dépérirent et finirent par mourir.

Les bébés ont besoin de communication pour survivre. Le lait et le sommeil ne suffisent pas. La communication est aussi un élément indispensable à la vie. L'être humain est un être social, il n'y a pas que le "biologique" qui lui permet de vivre, mais le "social" également.

«C'est à l'expérience de l'empereur Frédéric que nous avons pensé en écrivant le scénario des 400 coups. Nous avons imaginé quel serait le comportement d'un enfant ayant survécu à un traitement identique, au seuil de sa treizième année, au bord de la révolte.»

F. Truffaut, Cannes 1959

Source
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1989 - 2009 20 ans après la Révolution :  l’abandon des enfants en Roumanie 

Des abandons d’enfants, il y en a eu de tous temps et en tous lieux. Mais, dans l’histoire de l’humanité, la Roumanie présente la spécificité d’être le seul pays où ils aient été encouragés et organisés par l’Etat. Cette monstruosité est due à Ceausescu qui poursuivait un triple objectif démographique (doubler la population de la Roumanie), idéologique (consacrer la suprématie de l’Etat sur la famille) et politique (sélectionner les “meilleurs” et éliminer les plus faibles dans une optique darwinienne - “the fittest will survive” -). Le système, mis en place par une ordonnance de 1970, comportait alors deux volets. D’une part, obligation était faite aux femmes de mettre au monde cinq enfants. A partir de l’âge de la puberté, elles étaient soumises à des examens gynécologiques et, si elles ne procréaient pas, dans le mariage ou en dehors, subissaient des sanctions : diminution de salaires, exclusion de la Sécurité sociale, perte de l’emploi, expulsion du logement, etc. : l’Etat donnant tout peut aussi tout enlever. Le corollaire de cette obligation de procréer était l’interdiction d’avorter, et l’avortement était donc sévèrement puni. D’autre part, un réseau d’orphelinats a été développé dans le pays. Au total, ce sont environ 600 “institutions” qui seront ouvertes, réparties en plusieurs catégories.
 
L’abandon institutionnalisé
 
A la base, un “tronc commun”, les “leagan”, orphelinats destinés à accueillir les bébés de la naissance jusqu’à l’âge de 3 ans. Au moins un “leagan” est ouvert dans chacun des 41 départements du pays. A l’âge de 3 ans, les enfants passent un “examen” devant une commission administrative départementale chargée de trier les “bons” des “mauvais”. Les “bons”, ce sont les enfants qui ont résisté aux souffrances du “leagan” : ils sont alors dirigés vers la “bonne” filière, celle des “casa de copii prescolari” (3 à 6 ans) et des “casa de copii” (6 à 18 ans). 
 
Les “mauvais”, ce sont les plus faibles ou les plus sensibles, ceux que la solitude et les mauvais traitements, en particulier les piqûres à tout bout de champ, ont “abîmés”, soit physiquement (handicapés moteur), soit psychiquement (handicapés mentaux). Pour ces “déchets”, indignes du paradis socialiste, des filières de mouroirs, dissimulés à la campagne, sont mises en place, les “camin spital” et les “centres de neuro-psychiatrie infantile”, auxquels s’ajoutent, à partir des années 80, les orphelinats pour enfants séropositifs. Dans le même esprit de sélection des “meilleurs”, l’appareil des orphelinats comprend aussi tout un réseau d’écoles spéciales”, dépotoirs ruraux dans lesquels sont relégués les enfants non abandonnés à la naissance, mais en retard scolaire. Ces enfants sont enlevés à leurs familles et expédiés au fin fond du pays pour disparaître de la société dont ils sont jugés indignes.
 
La chute de Ceausescu : l’espoir déçu
 
Lors de l’élimination de Ceausescu, à la fin de 1989, ce système était en place depuis vingt ans et fonctionnait à plein rendement : l’abandon d’enfants était entré dans les mœurs et fournissait des petites victimes par milliers pour entretenir cet énorme appareil d’orphelinats, devenu le premier employeur du pays avec environ 100 000 salariés. A Bucarest, les ministères se disputaient la tutelle sur les orphelinats, et chacun — la Santé, l’Education, le Travail, les Handicapés — poussé par les syndicats, en voulait sa part et s’arrachait cette manne providentielle, revendiquant le droit d’avoir “ses” enfants abandonnés. A la veille de la “Révolution”, on estime à environ 120 000 le nombre de jeunes prisonniers de cette machine à broyer des vies d’enfant. Logiquement, la disparition du “génie des Carpates”, en décembre 1989, aurait dû marquer la fin du système. En effet, l’une des premières lois votées par le Parlement roumain en 1990 a abrogé l’obligation de procréer et autorisé l’avortement tandis que, par ailleurs, les télévisions du monde entier avaient révélé les conditions de vie épouvantables des enfants dans les orphelinats, et diffusé des images qui rappelaient des temps abominables que l’on croyait révolus. Du coup, les ONG du monde entier ont afflué en Roumanie, et un grand élan de solidarité s’est développé en Europe occidentale et aux Etat-Unis pour secourir les enfants des orphelinats.
Les enfants abandonnés  Par François de Combret, fondateur de SERA (Solidarité Enfants Roumains Abandonnés)

 
Et pourtant. Comme un canard décapité qui continue à courir, le système a survécu pendant sept années à la disparition de son fondateur : il faudra attendre 1997 pour que l’ordonnance scélérate de 1970 soit abrogée. Pendant les années 1990-1997, le système des abandons d’enfants, et de leur enfermement en orphelinats, a en effet continué sans grand changement. Pourquoi ?
 
Trois raisons principales viennent expliquer le maintien de ce système. D’une part, la misère due à la transition d’un système collectiviste à une économie libérale s’est en quelque sorte substituée à la contrainte de la loi de 1970 pour provoquer les abandons d’enfants, qui se sont poursuivis au même rythme qu’autrefois (environ 10 000 par an). D’autre part, les ministères de tutelle des orphelinats et les syndicats des personnels se sont arc-boutés pour garder leurs proies : les abandons d’enfants étaient leur gagne-pain. Enfin, l’Union européenne, principal bailleur de fonds des ONG, a commis la grave erreur de financer l’aide aux orphelinats sans exiger de la part du gouvernement roumain l’abrogation de l’ordonnance de 1970. Autrement dit, la manne bruxelloise, qui s’est élevée à plusieurs dizaines de millions d’euros au cours de cette période 1990-1997, a servi non pas à changer le système, mais à l’améliorer.
 
Pas une seule fois, au cours de ces sept années postrévolutionnaires, l’Union européenne n’a subordonné son aide au respect du droit de l’enfant à une famille, pourtant inscrit dans le Préambule de la Déclaration des Nations unies ratifié par la Roumanie dès 1990. Des “bureaux d’études” français, anglais ou belges commissionnés et grassement rémunérés par l’Union européenne, se sont succédé à Bucarest et ont élaboré toutes sortes de rapports sans jamais dénoncer le cœur même du système, à savoir l’abandon des enfants. Le plus étonnant peut-être est qu’aucune des grandes ONG présentes en Roumanie pendant cette période ne se soit insurgée : elles ont continué à couvrir le drame tant qu’elles ont trouvé des financements communautaires, puis sont parties, les unes après les autres, sur la pointe des pieds pour la plupart, quand les sources de financement se sont taries. Ainsi, à la fin de 1996, au moment où M. Constantinescu a succédé à M. Iliescu à la présidence de la République, l’ordonnance de 1970 était toujours l’alpha et l’oméga de la “politique de protection de l’enfant” en Roumanie, et les 600 orphelinats de Ceausescu, dont des mouroirs par dizaines regorgeaient d’enfants, fonctionnaient à plein régime avec un effectif global estimé à environ 100 000 enfants.
 
Le tournant de 1997
 
Le tournant est survenu les 21 et 22 février 1997, avec la visite officielle rendue par le président Chirac à son homologue roumain. Pendant les deux journées qu’il a passées à Bucarest, M. Chirac n’a cessé de le répéter à ses interlocuteurs : sept années après la disparition de Ceausescu, il est inacceptable que la Roumanie continue à organiser et à encourager l’abandon des enfants, et l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne est inenvisageable tant que ce système honteux perdurera.
 
Le message a été bien compris : quelques jours après la visite de M. Chirac, le Premier ministre roumain, M. Victor Ciobea, a fait entrer au gouvernement un jeune médecin de 28 ans, le docteur Cristian Tabacaru, comme secrétaire d’Etat à la Protection de l’Enfant, avec pour mission de procéder à la réforme tant attendue. Le docteur Tabacaru n’a pas déçu : en quelques mois, il a réussi à changer le système.
 
Sa première décision a consisté à abroger l’ordonnance de 1970 sur laquelle reposait tout l’appareil des orphelinats : tel a été l’objet de l’ordonnance du 12 juin 1997. Dans le même temps, surmontant la résistance acharnée des syndicats de personnel, des politiciens et des ministères, le docteur Tabacaru a réussi à transférer aux Conseils généraux la tutelle sur certains orphelinats : les “leagan” et les “casa de copii”.
 
Il a fallu attendre novembre 1999, et l’intervention de la Commission européenne, pour que les autres orphelinats (“camin spital”, “centres de NPI”, et “écoles spéciales”), soient à leur tour décentralisés, tant la réforme rencontra d’oppositions. Cette politique de décentralisation fut la clé du changement pour deux raisons principales. D’une part, l’intérêt des Conseils généraux diverge fondamentalement de celui des ministères : les premiers, par souci d’économies, ont tout avantage à ce qu’il y ait le moins d’enfants possible dans les orphelinats, alors que les seconds cherchent au contraire à en avoir le plus grand nombre pour justifier davantage d’emplois ou de crédits budgétaires ; d’autre part, les Conseils généraux sont, par définition, plus proches des enfants et des familles que les fonctionnaires des ministères à Bucarest : ils savent ce qui se passe dans les orphelinats et peuvent donc réagir plus rapidement.
 
Du fait de la décentralisation des orphelinats, une nouvelle administration apparut dans le pays, celle des Directions Départementales de la Protection de l’Enfant (D.D.P.E.) : depuis le 1er janvier 1998, chacun des 41 départements de Roumanie est doté d’une D.D.P.E., sur le modèle de nos D.D.A.S.S. Le rôle de ces D.D.P.E. consiste à faire respecter le droit de chaque enfant à une famille, et donc à mener une politique de “désinstitutionnalisation”.
 
Article paru dans la revue Humanitaire, Le Quai d'Orsay et l'humanitaire, n°7, printemps/été 2003, pp. 5-13 et reproduit ici avec l'aimable autorisation de sa rédaction. 
 orphelinat-roumanie 
Camin spital d’Horia (250 km de Bucarest), 2000. Plusieurs enfants étaient enchaînés jour et nuit  en raison de leur agressivité.
Leagan de Botosani, Moldavie, 1999. Faute de personnel, les enfants vivaient dans la promiscuité la plus totale. Entassés dans de petits salons, ils passaient la plupart du temps dans leur lit.