Les enfants chinois abandonnés ou comment la Chine a créé un apartheid socio-économique

Les enfants chinois abandonnés ou comment la Chine a créé un apartheid socio-économique

Un garçon dont les parents sont des travailleurs migrants, dans le village de Zhuangshuzui dans la province du Hunan, le 30 avril 2013. (Ed Jones / AFP / Getty Images)

Plus tôt ce mois ci, la Chine s’est réveillée brusquement lorsque quatre enfants des zones rurales, âgés de 5 à 14 ans, se sont suicidés en buvant des pesticides. Ils avaient été abandonnés par leurs parents qui s’étaient séparés et avaient quitté leur vie paysanne du sud de la Chine pour un travail à la ville.

Cette tragédie met en lumière les difficultés et la discrimination politique auxquelles sont confrontés des millions de travailleurs migrants et leurs familles dans la Chine d’aujourd’hui.

L’an passé, la mère de ces quatre enfants était allée travailler dans les usines de la province du Guangdong suite à des violences domestiques. En mars de cette année, ils ont été complètement abandonnés lorsque leur père a quitté le village de Bijie, situé dans la province de Guizhou.

Les enquêteurs de la police ont révélé à China News Service qu’ils avaient trouvé une lettre de suicide laissée par le plus vieux des enfants – le grand frère de trois sœurs, contenant ses adieux à ses parents et à la vie.

« Je sais que vous vouliez bien faire pour nous, mais nous devons partir maintenant » pouvait-on lire sur la lettre. « Je rêvais de la mort, et pourtant ce rêve ne s’était jamais réalisé. Aujourd’hui, il va enfin devenir réalité. »

Les enfants chinois « laissés-derrière »

Ces enfants de la province du Guizhou, une parmi les provinces chinoises pauvres, sont juste une goutte dans l’océan des enfants chinois « laissés-derrière ». Ils seraient 61 millions, soit un cinquième de l’ensemble de la population chinoise des moins de 14 ans, selon un rapport publié par l’ONG chinoise Caring Center for Children On Their Way to School (Centre de Soins pour les enfants sur le chemin de l’école). Ils sont les descendants des 270 millions de parents, travailleurs migrants, qui, contraints par la pauvreté ou l’inexistence d’emplois dans leur campagne, ont afflué vers les usines chinoises, surtout vers les villes côtières, afin de gagner leur salaire.

Ils seraient 61 millions, soit un cinquième de l’ensemble de la population chinoise des moins de 14 ans

Une politique discriminatoire de longue date empêche aux nombreux travailleurs migrants de s’installer dans les villes avec leurs familles. Grâce au système d’enregistrement des ménages du régime chinois – le hukou, les enfants n’ont pas la possibilité de s’inscrire dans les écoles urbaines ou même de profiter des équipements publics. Avec peu d’autres choix que de laisser leurs enfants à la maison, les travailleurs migrants sont cloisonnés du fait de leur naissance, à leur communauté rurale.

En 2014, le Caring Center a mené une enquête sur plus de 2.000 enfants « laissés-derrière » dans les zones rurales de six provinces chinoises. Basé sur leurs résultats, on estime que 10 millions d’enfants n’ont même pas pu voir leurs parents pendant le Nouvel An lunaire chinois, l’un des moments les plus importants pour les réunions de famille. Un ou deux appels téléphoniques sur l’année ont été la somme de leur contact.

34% des enfants chinois « laissés-derrière » ont montré des tendances suicidaires

L’impact sur ces enfants peut être sévère. Selon l’Institut de Psychologie de l’Académie chinoise des sciences, 34% d’entre eux ont montré des tendances suicidaires. 70% sont exposés à des  « problèmes psychologiques à différents niveaux » selon le Caring Centre.

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Selon le rapport, les enfants les plus touchés sont ceux qui ont vu leurs parents moins d’une fois par  trimestre. Beaucoup d’enfants ont dit que, juste être capable de parler avec leurs parents une ou deux fois par semaine, pourrait alléger considérablement leur dépression.

Une jeune fille est assisse sur un belvédère face aux champs, dans le village de Zhuangshuzui dans la province Hunan, le 30 avril 2013 (Ed Jones / AFP / Getty Images)

Une jeune fille est assisse sur un belvédère face aux champs, dans le village de Zhuangshuzui dans la province Hunan, le 30 avril 2013 (Ed Jones / AFP / Getty Images)

Selon plusieurs études, les filles séparées de leurs parents pendant de longues périodes subissent des traumatismes émotionnels plus importants que les garçons.

«Nous avons constaté que la lecture, l’étude et un divertissement approprié pouvaient effectivement améliorer leur estime de soi et leur santé mentale. La présence de la mère à la maison est aussi très importante», a déclaré Li Yifei, professeur d’éducation à l’Université normale de Beijing et auteur du rapport de l’ONG.

Quelle solution à long terme pour préserver l’intégrité des familles ?

Alors que les hauts fonctionnaires du régime, y compris le chef du Parti communiste chinois Xi Jinping et le Premier ministre Li Keqiang, ont exprimé leurs condoléances aux enfants qui se sont suicidés dans le Guizhou, l’économiste et auteure chinoise He Qinglian, qui vit dans le New Jersey, voit dans ses suicides une indication du flagrant échec de l’État à secourir les « enfants laissés-derrière » et à promulguer des politiques équitables envers la population de travailleurs migrants.

Les écoles et les autorités rurales pourraient alléger le sort réservé aux « enfants laissés-derrière » en offrant des conseils et en embauchant des nounous, écrivait l’économiste dans un article publié dans Voice of America – mais toutes les solutions à long terme devraient au final réunir les travailleurs migrants avec leurs familles.

Elle préconise également l’intégration des travailleurs migrants à la vie urbaine, ce qui signifierait l’abolition du système du hukou.

Une jeune écolière lit un livre dans son école du village de Gulucan dans le comté de Hanyuan, province du Sichuan, le 17 novembre 2008. (Guang Niu / Getty Images)

Une jeune écolière lit un livre dans son école du village de Gulucan dans le comté de Hanyuan, province du Sichuan, le 17 novembre 2008. (Guang Niu / Getty Images)

« Le gouvernement chinois doit ouvrir les yeux en permettant la construction de ‘villages’ urbains et en réduisant les coûts de la vie en ville. Les enfants devraient être autorisés à aller à l’école à proximité de leur lieu de résidence, et non pas selon le registre des ménages. Seulement alors, cela pourra réduire le nombre d’enfants délaissés et leur fournir une vie de famille normale », a écrit Mme He.

"Le problème des « enfants laissés-derrière » est unique à la Chine. Dans les autres pays en développement, les gens migrent avec toute leur famille", précise-t-elle.

Permettre à des familles entières de se déplacer soulève la question de l’augmentation de la population dans les bidonvilles. L’avantage, selon l’auteure est social: « la famille reste ensemble pour faire face aux épreuves et profiter des quelques plaisirs qu’ils ont à être ensemble ».

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Mais ce n’est pas un changement que le régime chinois semble être prêt à faire. Les taudis urbains ont longtemps été dépeints dans les politiques et les médias [communistes] chinois comme un symptôme principal de « l’archétype oppressif de la société capitaliste ». Dans le même temps, les dirigeants chinois veulent éviter les effets associés à l’explosion du nombre de pauvres dans les milieux urbains.

Le problème des « enfants laissés-derrière » est unique à la Chine. Dans les autres pays en développement, les gens migrent avec toute leur famille

Le 18 juin, l’édition en langue chinoise du Financial Times a rapporté que Pékin avait augmenté de 15 à 28 le nombre de documents devant être fournis pour obtenir le droit de résidence en ville. Cela inclut des permis de travail, des contrats de travail signés, des certificats de mariage et de naissance, et des dossiers fiscaux.

Un garçon dont les parents sont des travailleurs migrants dans sa maison du village de Zhuangshuzui dans la province du Hunan, le 30 avril 2013. (Ed Jones / AFP / Getty Images)

Un garçon dont les parents sont des travailleurs migrants dans sa maison du village de Zhuangshuzui dans la province du Hunan, le 30 avril 2013. (Ed Jones / AFP / Getty Images)

Le Premier ministre Li Keqiang, conscient de la répartition inégale des richesses et de l’urbanisation en Chine côtière, veut encourager le transfert industriel entre les régions orientales et occidentales de la Chine, souligne He Qinglian. Mais cela est aussi la conséquence d’une économie chinoise en phase de ralentissement.

Selon l’économiste chinoise, la Chine a perdu 124 millions d’emplois cette année, et les emplois dans les campagnes sont difficile à trouver. Le décalage – entre la fuite des paysans vers les villes pour trouver du travail peu payé, et le fait de les appeler à revenir dans leur village rural –  est un signe que la Chine est en train de perdre son statut d’usine du monde.

"Les possibilités d’emploi sont rares dans la grande majorité des zones rurales" , écrit-elle." "L’urbanisation de la zone rurale est un rêve chinois, mais aucune date de mise en œuvre n’est prévue" .

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