la_paix
...Le peuple, dis-tu ! Le peuple, c'est toi et moi, nous nous en défendrions en vain...
Le peuple féroce ? Non ! il n'est pas bête non plus, sa maladie actuelle est d'être ignorant et sot. Ce n'est pas le peuple de Paris qui a massacré les prisonniers, détruit les monuments et cherché à incendier la ville. Le peuple de Paris, c'est tout ce qui est resté dans Paris après le siège, puisque quiconque avait la moindre aisance s'est empressé d'aller respirer l'air de la province et embrasser la famille absente après les souffrances physiques et morales du blocus. Ce qui est resté à Paris, c'est le marchant et l'ouvrier, ces deux agents de travail et de l'échange sans lesquels Paris n'existerait plus. Voilà ce qui constitue positivement le peuple de Paris ; c'est une seule et même famille dont les malentendus de la politique ne peuvent rompre la parenté et la solidarité. Il est reconnu maintenant que les opresseurs de cette tourmente étaient en minorité.
Donc le peuple de Paris n'était pas disposé à la fureur, puisque la majorité n'a donné que des signes de faiblesse et de crainte. Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrit dans les rangs de la bourgeoisie et n'appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, l'ambition déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie du sentiment ou de la méchanceté naturelle, il y eu de tout cela chez eux...
Les hommes ne sont au-dessus ou au-dessous les uns des autres que par le plus ou moins de raison et de moralité. L'instruction qui ne développe que l'égoïste sensualité ne vaut pas l'ignorance du prolétaire honnête par instinct et par habitude...
Je ne veux pas croire que cette sainte patrie, que cette race chérie dont je sens vibrer en moi toutes les cordes harmonieuses et discordantes, dont j'aime les qualités et les défauts quand même, dont je consens a accepter toutes les responsabilités bonnes ou mauvaises plutôt que de m'en dégager avec dédain, non, je ne veux pas croire que mon pays et ma race soient frappés à mort...
Français, aimons-nous, mon Dieu, mon Dieu ! Aimons-nous ou nous sommes perdus. Tuons, renions, anéantissons la politique, puisqu'elle nous divise et nous arme les uns contre les autres ; ne demandons à personne ce qu'il était et ce qu'il voulait hier. Hier tout le monde s'est trompé, sachons ce que nous voulons ajourd'hui.
Si ce n'est la liberté pour tous et la fraternité envers tous, ne cherchons pas à résoudre le problème de l'égalité, nous ne sommes pas dignes de le définir, nous ne sommes pas capables de le comprendre. L'égalité est une chose qui ne s'impose pas, c'est une libre plante qui ne croît que sur les terrains fertiles dans l'air salubre... Ayons le désir de l'établir dans nos moeurs, la volonté de la consacrer dans nos idées. Donnons-lui pour point de départ la charité patriotique, l'amour ! C'est être fou de croire qu'on sort d'un combat avec le respect du droit humain. Toute guerre civile a enfanté et enfantera le forfait...
 
George Sand A Gustave Flaubert, 14 septembre 1871
599757_483766194969932_1857292642_n