Le cri de la tomate

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Avant il y avait la tomate. Puis, ils ont fabriqué la tomate de merde. Et au lieu de l’appeler « tomate de merde », ils l’ont appelée « tomate » ; tandis que la tomate, celle qui avait un goût de tomate et qui était cultivée en tant que telle, est devenue « tomate bio ». A partir de là, c’était foutu.

Pour qu’elles ne souffrent plus du vent, du gel, des intermittences du soleil, et qu’elles poussent en toute saison, on les a mises sous serre, et ce sont désormais des ordinateurs qui règlent leur météo.
Pour qu’elles échappent aux maladies et aux parasites, on les a fait pousser sur un support inerte, généralement en laine de roche, par lequel passent chaque jour près de cinq litres de liquide nutritif apportant à chaque plant, goutte à goutte, sa ration d’azote, de phosphore, potasse, calcium, magnésium, sulfate, oligo-éléments, etc. Pour qu’elles soient parfaitement standardisées, sphériques, d’un rouge uniforme, fermes sous la main, pour que leur rendement soit maximum et les marges bénéficiaires confortables, on les a hybridées.

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Depuis les années 1960, les chercheurs de l’INRA créent à jets continus de nouvelles variétés de tomates en croisant plusieurs variétés dont ils mélangent savamment les gènes, ceux qui donnent de meilleurs rendements, ceux qui permettent une bonne résistance aux maladies, ceux qui contrôlent l’épaisseur de la peau, etc. Chaque année sortent des variétés plus performantes : «  Il y a dix ans on tournait à 25 kg de tomates grappes par mètre carré de serre et par an, explique un producteur, cité par La Croix (11/6/12). Aujourd’hui, il faut atteindre les 40 kg, sinon on n’est pas rentables. »

Pour qu’elles tiennent le plus longtemps possible sur l’étal du marchand sans mollir, des chercheurs israéliens ont inventé la long life. Apparue en 1995, la Daniela fut la première d’entre elles. Elle bénéficie de cette étonnante particularité : alors que les tomates ordinaires, même hybridées, ont la désagréable idée de mûrir en quelques jours et, une fois bien rouges, de vite mollir puis pourrir, la Daniela possède le gène rin, dit « inhibiteur de maturation », qui lui permet de rester imperturbablement rouge, ronde, arrogamment dure, jusqu’à trois semaines après avoir été cueillie. Pour le producteur, le grossiste, le transporteur, le vendeur, c’est génial. Seul problème : la long life est immangeable. C’est une tomate de merde. Elle s’est répandue partout.

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Les consommateurs ont fini par s’en apercevoir. Il y a eu des articles dans les journaux. Des enquêtes d’opinion. Plein de gens ont dit que les tomates, c’était mieux avant. Généralement, quand quelqu’un dit que c’était mieux avant, on lui rit au nez. C’est un indécrottable. Un accroché à ses chimères. Un réac et tout ce qu’on veut. Mais là, ceux qui disaient que c’était mieux avant pouvaient le prouver : ils élevaient des tomates dans leur jardin. Des tomates pas hybrides pour deux sous. Des variétés rustiques, dont ils se refilaient les semences entre voisins. Ou qu’ils achetaient chez Kokopelli, ou dans des foires à la tomate. On ne soupçonne pas l’intense activité tomatière qui agite nos campagnes. Ces tomates-là avaient du goût. Avaient, et ont encore, un vrai goût.

On imagine le drame des inventeurs de tomates high-tech. Depuis, ils essayent désespérément de donner du goût à leurs tomates de merde. Ça fait plus de dix ans qu’ils essaient. En vain. C’est très compliqué, le goût de la tomate. Il y a quatre cents composés aromatiques. Bidouiller les gènes qui les commandent est un vrai casse-tête. Mais ils finiront bien par y arriver. Le génome de la tomate a été intégralement séquencé en mai 2012, alors…

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Il existe deux conceptions du monde : la tomatière et la non-tomatière. Pour les non-tomatiers, peu importe le goût de la tomate. C’est le cadet de leurs soucis, du moment qu’elle est ronde, rouge et pas chère. Ils l’achètent n’importe où ; ce qu’ils aiment, c’est pousser leurs caddies et les remplir de choses pas chères. Certes, la plupart du temps, c’est la faiblesse de leur pouvoir d’achat qui les incite à adopter ce comportement douteux. Mais pas toujours. Il y a aussi ceux qui aiment ça, ceux à qui on ne la fait pas. Ce n’est pas à eux qu’on va expliquer ce qu’est une tomate : ils le savent. Ils savent que même trafiquée, hybride, transgénique, tout ce qu’on veut, une tomate reste une tomate. Si on essayait de leur refiler une courgette à la place, ils s’en apercevaient, hein ! Ce ne sont pas des imbéciles. Ils sont prêts à transiger sur les détails. Mais pas sur l’essence des choses. Or la tomate qu’ils achètent chez Auchan, c’est bien de la tomate, non ?


Et c’est pareil pour tout. Ils savent qu’on vit en démocratie, puisqu’on est libre dans l’isoloir et devant l’étal du supermarché. Les non-tomatiers ne cherchent pas midi à quatorze heures. Les tomatiers sont plus compliqués.

 

«  Devenir adulte, c’est surmonter le désir infantile de l’âge d’or », dit Freud. Mais Freud ne connaissait pas les tomates d’aujourd’hui. Freud n’allait pas faire ses courses à Auchan. Freud vivait sans le savoir en plein âge d’or de la tomate. Nous qui rêvons à cet âge d’or ne sommes pas des enfants. C’est juste que nous n’acceptons pas d’être condamnés aux tomates de merde.

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Ca se passe près de Biscarrosse, dans les Landes. Il y a là des serres à tomates. C’est la société Rougeline qui les élève. Une grosse société, qui s’enorgueillit de fournir à elle seule 8 % de la production hexagonale de tomates. Un récent article du Figaro (25/1/13) nous explique à quel point ils sont malins, chez Rougeline. Ils se chauffent grâce au champ de pétrole du voisin. Le voisin, en effet, est une société canadienne qui extrait du pétrole à 2 000 mètres de profondeur. Pour maintenir une certaine pression dans le forage, la société Vermilion (toutes ces boites arborent des noms calculés pour sonner « sympa ») injecte en permanence de l’eau salée dans le sol. Ne me demandez pas comment ça marche, mais cette eau remonte et redescend en circuit (presque) fermé.

Quand elle a remonté, elle est chaude. Rougeline s’est débrouillée pour que cette eau refile ses calories à son eau de chauffage à elle. L’intérêt ? On chauffe la serre à moindre coût. Or « l’énergie représente 30 % du coût de revient d’une tomate  », explique le patron de Rougeline. En récupérant pour pas cher la chaleur du forage, il réduit sa facture énergétique de 75 %. Les pétro-tomates ont de l’avenir : le jour où les forages de gaz de schiste se multiplieront, ce sera fête ! En attendant, cette expérience a donné des idées aux petits malins de Rougeline. Ils cherchent d’autres sites industriels à côté desquels s’installer. Ils sont en train de lorgner vers les incinérateurs…

 

Je ne sais plus qui a dit que si Diogène revenait parmi nous il ne chercherait pas un homme, mais une tomate, une vraie.

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Légende de la photo et NDLR : El mar blanco, des milliers d'hectares de serres, près d'Alméria en Andalousie, où sont cultivés une grosse partie des tomates et légumes consommés dans toute l'Europe. Après avoir été épinglés par la Direction Générale Santé-Consommation de la Commission européenne, les agroproducteurs industriels ont trouvé une solution : "Vous voulez du bio, et bien nous allons vous en faire !". Les serres que vous voyez sur cette photo sont de plus en plus nombreuses à produire en bio, sur des lieux pollués pour des générations...

 Par Jean-Luc Porquet le-cri-de-la-tomate

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