Un clin d'œil à mon père qui, je le sais, me voit de là-haut, et dont je n'ai pas toujours su être aussi proche que je l'aurais voulu... Il m'avait donné le goût de la lecture, de la nature, et bien plus... La vie nous avait un peu séparés, on ne se voyait pas régulièrement, mais il savait que je l'aimais...

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A la mort de mon père en 2008, j'héritais de ses boites en carton sur lesquelles étaient inscrit sur chacune "archives" "courriers" "photos." Comme pour ma mère, quelques mois plus tôt, je n'avais pu me retenir de plonger dans les souvenirs de mon enfance, triant toutes ces photos et ces courriers d'un passé que l'on croit envolé à jamais et qui refait surface lors de ces instants douloureux.

Quand on est de tempérament nostalgique comme moi, il faudrait éviter de fouiller dans le passé dès la disparition de ceux qui nous ont donné la vie. On devrait attendre quelques mois, une année, que le temps fasse son œuvre bienfaisante. Mais la curiosité et la mélancolie de cette époque que fut mon enfance m'incita à tomber dans le piège. En larmes, je refaisais le parcours de ma naissance à mon adolescence. Retrouvant, chez l'un comme chez l'autre quelques mois auparavant, mes cartes à l'écriture enfantine, puis d'autres d'un tracé plus ferme, et enfin toutes celles envoyé depuis mes vingts ans. Comme eux, je garde tous les courriers reçus, des cartes de tous les coins du monde... envoyés par des amis, que, pour beaucoup, je ne revois plus, de mes parents, ce sont les plus douloureuses à relire, et aussi de quelques membres de ma famille, et de mes filles, les moins nombreuses depuis que le téléphone et surtout internet ont pris le dessus.

Mes parents étaient séparés depuis 42 ans lorsqu'ils partirent dans l'autre monde, à quelques mois d'écart. Neuf ans les séparaient mais ma mère, décédée la première, avait, semble-t-il, décidé de rappeler mon père dans l'autre vie. Ele avait sans doute eu pitié de ce vieil homme de près de 88 ans qui avait partiellement perdu la tête, et qui souffrait profondément de voir son état lorsque sa lucidité lui revenait. Il ne me reconnaissait plus et finissait par perdre la notion du temps.

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D'une de ces boites à courrier de mon père, avait émergé quelques jolies cartes sur lesquelles une belle écriture fine et poétique traçait des mots qui ressemblaient fort à de l'affection, des courriers remplis de tendresse que je me mis à dévorer tant la beauté de l'écriture me fascinait.
" La terre s'enfonce dans la nuit et la nature dans l'hiver et moi j'ai l'air de m'enfoncer dans l'oubli. Ce n'est que l'apparence, fin novembre je pensais : souviens-toi que dans quelques jours c'est l'anniversaire d'Henri, il fêtera ses 85 ans !... " Tu as toujours une place dans mon cœur, je te souhaite santé, amitié et longue vie. Baisers très tendre." " T'avoir retrouvé, t'entendre de temps à autre me donne une joie très douce... "Mes pensées retrouvent de temps en temps les tiennes, pour me souvenir des nombreux jours heureux de notre jeunesse ". " Cher Henri, soigne toi bien, prends soin de toi. Je t'envoie quelques baisers très doux et pense à toi souvent " Denise. Sur l'une de ces lettres, mon père avait griffonné " 5 ans + 4 mois " c'était leur différence d'âge...

De nombreuses lettres venaient se joindre aux cartes, datant de ces 5 dernières années et qui racontaient la nature, l'art, la spiritualité que cette vieille dame partageait avec une association dont elle parlait souvent. De la tendresse s'échappait de chacune de ses lettres et les mots poétiques sur la nature coulaient à flot.

La compagne de mon père, à la mort de celui-ci, m'avait parlé de cette ancienne amie qu'il avait rencontré quelques années après son divorce d'avec ma mère, et qu'il avait cherché à retrouver il y a quelques années. Elle l'appelait et lui écrivait régulièrement depuis. Ma belle-mère lui avait téléphoné le jour des obsèques, lui annonçant le départ de mon père...

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Dans ces précieuses boites qui recelaient des trésors d'une valeur sentimentale inestimables pour mon père et qui renfermaient toute sa vie, je découvris, tout au fond, un gros paquet de lettres et de cartes, de la même écriture gracieuse que les cartes que je venais de lire avec une pointe au cœur.

J'avais tout d'abord découvert la seule lettre de sa maman que mon père gardait soigneusement sous une pochette plastique, comme un diplôme ou un courrier de très grande valeur. Elle était adressée à sa propre mère, ma grand-mère paternelle qui éleva mon père. Sa maman, dont il portait le nom, l'avait mis au monde à l'âge de 17 ans, elle avait dû, je croyais comprendre (mon père en parlait peu) se marier avec un ouvrier assez rapidement pour ne pas être dénigrée comme fille-mère et on ne savait pas grand-chose du vrai père qui était mort des suites des gaz peu après la guerre. Peu importe, cette jeune maman, ma grand-mère paternelle donc, mourut alors que mon père était tout jeune. Je ne découvris la beauté physique par quelques petites photos d'époque, et une toute petite partie de la vie de cette jeune femme dont j'ignorais tout, qu'après la disparition de mon père...

Les lettres d'amour que je découvris au fond de cette boite, dataient toute des années 1966/67, j'avais 11 et 12 ans, mes parents venait de se séparer. Les lettres n'avaient plus d'enveloppes mais les cartes provenaient toutes des Landes, région que mon père affectionnait, lui qui était originaire du Lot-et-Garonne et qui, pour suivre ma mère s'était installé dans la Loire. Enfants, nous allions passer nos vacances dans ce beau département où les souvenirs me sont revenus par bouffés nostalgiques lorsque j'y suis retournée en 2007 et 2008. Ces vacances dans les Landes, c'était le temps où mes parents semblaient s'entendre et où l'enfance se régale de toutes les choses les plus simples. J'aimais la nature et l'odeur de ces pins et de la sève qui s'en écoulait.

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Ces lettres, immuablement, comme la plupart des lettres d'amour commençaient par "mon amour, mon amour chéri ou mon Henri chéri". Elles contenaient toute une vie et des projets, elles disaient "ouvre ton cœur, tu sais bien que je peux tout comprendre" et : "peut-être que le destin nous sera favorable ?" "Mes pensées sont chaque jour pleines de toi, mon cœur, mon corps me disent que nous nous sommes trouvés, je sais que désormais tu rempliras ma vie, même si je devais te retrouver demain nu comme un vers, sans un sou, sans un toit, je voudrais que tu le saches bien"... Dans une de ses lettres Denise parlait de moi, je sais que j'étais une petite fille timide et plutôt gâtée, mais elle disait gentiment "embrasse B, elle est douce et jolie et séduit qui l'approche"...

A cette époque, j'étais en pension, alors, je ne suivais pas trop ce qui se passait dans les histoires d'amour de mes parents. Ma mère avait rencontré le grand amour. Pourtant, cet amour là, plus jeune qu'elle, l'avait quitté car elle ne pouvait lui donner d'enfant. J'appris un peu plus tard, que celui-ci était mort de maladie, assez jeune, après avoir eu une petite France qui devint orpheline à 10 ans lorsqu'elle perdit aussi sa mère dans un accident de voiture. Le destin suit de curieux chemins, c'est le frère de cet homme avec lequel ma mère souhaitait refaire sa vie, un peu plus jeune que moi, qui, me retrouvant sur internet, me contacta alors que ma mère venait de décéder. Et il m'appris la suite des évènements concernant cet homme et sa triste fin...

Ma mère refit sa vie avec un homme simple et gentil.

Je compris, grâce aux cartes des Landes, que Denise avait été un amour de jeunesse de mon père qu'il avait dû retrouver alors qu'il était en plein divorce. Je me souviens un peu de cette jolie et gentille femme. En 66, mon père avait 46 ans, Denise, dont je connais à présent la date anniversaire avait 40 ans. Quelques photos retrouvées dans les albums de mon père me la remirent en mémoire.

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Lorsque j'eu retrouvé un peu de clarté dans mon esprit, je décidais d'envoyer une petite carte à Denise. Elle me répondit aussitôt. La gentillesse de sa réponse m'incita à lui écrire une longue lettre, lui déroulant le fil de ma vie, en tout cas ce qui pouvait être confié à une vieille dame. Elle me répondit par une toute aussi longue lettre, me racontant son enfance pauvre dont un point commun avec mon père et ma mère revenait curieusement : sa mère, issue d'une famille vendéenne de 14 enfants avait eu Denise sans être mariée. Sans père pour cette enfant, la  mère avait été renvoyée par sa propre mère, car elle devenait le déshonneur de la famille. Chez moi, la famille de mon père et celle de ma mère ( ma grand-mère maternelle, elle aussi très pauvre, avait été engrossé par son patron qui l'avait rapidement abandonnée) avaient été bien plus indulgentes.

Denise  n'avait pas eu d'enfant, et s'était mariée en 1947, à un homme qu'elle n'avait, semble-t-il jamais aimé et depuis peu, ils ne vivaient plus sous le même toit. Elle m'appris, 2 mois jour pour jour après le décès de mon père, celui de son mari.

Denise, qui habitait Tarbes et Pau à présent, m'écrivait qu'elle avait aimé passionnément mon père mais que leur route s'était séparée parce que mon père ne semblait pas partager ses idées sur la spiritualité. Elle me précisait bien que sa quête de spiritualité n'avait rien à voir avec la religion. Et elle m'offrait un livre de Rudolf Steiner, "la mort et au-delà" qu'elle me conseillait de lire en pensant à mon père, comme elle l'avait fait elle-même après avoir appris sa mort.

" De là-haut, votre papa doit être satisfait de notre amitié et nos pensées spirituelles doivent l'aider à cheminer dans ce monde obscur qu'il n'a pas cherché à connaître pendant sa vie terrestre. Mais dans le monde des esprits, des êtres pleins d'amour aident ceux qui ne savent rien de ce long séjour et sont prêts à les guider avec patience et affection ". Denise

Tout comme moi Denise croyait aux " Êtres " qui nous protègent et nous guérissent...

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" Après avoir réveillé les roses, les parfums, les feuillages, le printemps sollicite l'été et les ardeurs du soleil pour féconder toute la nature et répandre sur la terre un peu de la lumière du ciel. La joie vient habiter nos cœurs et c'est à ce moment-là que vous êtes venue sur terre avec un cœur gonflé d'amour et de tendresse. Chère B, en cet anniversaire, je vous souhaite le meilleur en tout et vous remercie de m'offrir votre douce amitié." Denise

Depuis le décès de mon père en juillet 2008, nous correspondons régulièrement toutes les deux, et Denise m'appelle parfois pour prendre de mes nouvelles. Bien sûr, la longueur des courriers a nettement diminué, la joie des retrouvailles s'est un peu dissipée, les lettres s'espacent, Denise a 86 ans mais sa prose ne faiblit pas lorsqu'elle m'écrit et qu'elle décrit les merveilles de la nature. Je lui avait demandé au téléphone : "mais qu'est-ce qui a pu me guider jusqu'à vous et pourquoi je vous apprécie autant ? Elle m'avait répondu, " parce que nous aimions le même homme. "

Ainsi les lettres de Denise qu'elle avait adressées à mon père en 66, étaient venues rejoindre celles qu'elle m'écrivait à présent...

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Denise m'écrit toujours et notre correspondance ne faiblit pas en cet automne 2012...

Bichau