Merci Evelyne de m'avoir proposé spontanément la photo de Tristan votre fils, en plus, quelle belle photo !

IMG_0579_crop

Tristan, tu as visité avec ta maman, beaucoup de pays, tu as parcouru le monde, comme le Petit Prince qui voyageait de planètes en planètes, mais aussi ton autre monde, celui dans lequel tu t'es réfugié, imaginaire et millénaire, et peuplé celui-ci de créatures étranges, d'univers hors du temps et de l'espace.

"Le petit prince, qui me posait beaucoup de questions, ne semblait jamais entendre les miennes... "

Saint-Exupery

C'est la cinquième rentrée scolaire que je fais avec toi Tristan. Il y a cinq ans, mon gentil conseillé ANPE, qui me reçoit régulièrement car je ne travaille qu'à mi-temps, m'avait proposé une offre d'emploi parmi tant d'autres. Tentez votre chance, me dit-il, cette maman souhaite employer un éducateur pour son fils de 11 ans, quelques heures à domicile après l'école et le mercredi après-midi. Mais elle ne veut surtout pas d'auxiliaire de vie.

J'envoie donc un CV et une lettre de motivation dans laquelle j'explique à cette maman que ce n'est pas uniquement le métier qui fait la valeur de l'emploi mais aussi le cœur que l'on y met... etc, enfin j'écris ce qui me vient en tête à ce moment là pour exprimer à cette personne que cette annonce me convient mais que malheureusement je suis...auxiliaire de vie !

Quelques jours plus tard, miracle, cette maman me contacte pour me dire qu'elle souhaite me rencontrer. Elle me présente un joli petit prince aux boucles blondes comme les blés.

Toi, Tristan, tu es coincé dans ton monde, comme une bulle de laquelle tu ne peux sortir, tu restes quelques instants auprès de moi, puis tu repars très vite jouer avec tes dinosaures. Ta maman m'explique que tu n'aimes pas le contact physique, que tu as un important retard scolaire, que tu as de gros problèmes relationnels avec les autres, enfants et adultes, que tu vas avoir 12 ans et que tu as été reconnu, à l'âge de 3 ans, comme un enfant souffrant d'autisme, de troubles envahissants du développement.

Je ne connais pas cette maladie. Ayant été durant quelques années assistante maternelle pour l'aide sociale à l'enfance, j'avais eu une formation assez approfondie concernant cette pathologie car il était possible que nous soyons amenées à prendre en charge des enfants souffrants de cette pathologie. Ces cours accélérés avec de bons professeurs et psychologues (l'un d'entre eux, papa d'un enfant trisomique avait adopté un enfant trisomique, quel courage, quelle générosité !) m'avaient quand même permis d'avoir une approche de ce handicap. Je ne suis pas éducatrice et, avant toi, Tristan, je n'avais pas rencontré d'enfants autistes. Cependant ta maman accepte de m'engager pour aller te chercher à l'école, t'accompagner dans les gestes de la vie quotidienne, te faire évoluer et t'aider à faire tes devoirs.

C'est parti, une grande histoire affective nous liera petit à petit toi et moi. Dès les premiers jours, toi qui n'approchais personne, tu viens coller ta tête contre moi sur le canapé, ton pouce dans la bouche et avec l'autre main, ton éternel tique qui consiste à enrouler une bouclette de mèche blonde et la faire crisser sur ta tête. Tu m'expliques que tu imites le chant de la cigale !

Pour exprimer ton affection tu me dis "le cœur est le muscle de l'amour", pour me faire comprendre que tu aimerais voir plus souvent ton papa qui vit à Paris et n'est pas très présent dans ta vie, tu l'exprimes encore par image : "je voudrais enlever le visage de Bertrand (le compagnon de ta maman) et le remplacer par celui de mon papa." Et ainsi, de chaque expression imagée, il me faut chercher le sens, qui n'est d'ailleurs pas si difficile à comprendre. Ta maman m'a raconté qu'un jour, alors que vous attendiez à une caisse, tu t'es écrié en regardant la caissière :"on dirait une sorcière", et ta maman m'a dit qu'elle était si maquillée que si on t'avait dit le contraire tu n'aurais pas voulu y croire... 

Tu as très peu d'autonomie, et surtout tu as de grandes difficultés sur le plan de la motricité. Tu ne sais écrire qu'en écriture bâton car tu es maladroit dans la motricité fine. Tout au long de la première année scolaire, avec beaucoup de patience et de persévérance, j'arriverai à te faire écrire péniblement quelques lignes chaque soir et ce sera une grande victoire pour toi. Mais tu en reviendras quand même plus tard à l'écriture majuscule qui est plus facile pour toi. Je t'ai aussi appris à lire l'heure, ce que souhaitait vivement ta maman pour que tu aies la notion du temps, toi qui vit dans un monde hors du temps. Seconde victoire de cette première année !

Lorsque nous allons à Nîmes pour rencontrer le pédopsychiatre, chaque mercredi, tu me tiens la main pour traverser l'artère principale. Tu t'allonges dans la salle d'attente, c'est l'un de tes points faibles, tu ne sais pas rester calmement assis. Ton corps est parfois, comme tu le dis si bien, "incontrôlable". Tu fais de grands gestes avec tes bras, qui moulinent l'air ou se pressent l'un contre l'autre entre tes jambes. Tu te lèves, sautilles, te rassois à grand bruit. Certains après-midi, je te garde chez moi et le canapé du salon se déplace sous tes sauts de kangourou. J'ai trouvé la solution pour éviter ça, je mets une couverture et notre minette sur tes jambes et, là, tout rentre dans l'ordre, tu es content, tu la caresses et tu restes enfin calmé, paisiblement allongé !

Après la séance avec le psy, le même rituel nous rapproche l'un de l'autre : la FNAC qui est à 2 pas, où ta maman nous a laissé une petite heure pour aller ensemble consulter nos chers livres. Là, nous passons tous deux un bon moment ! Toi tu te diriges vers les livres pour enfants, rayon dinosaures, dragons et autres animaux étranges ou fantastiques et moi, tout près, je consulte les derniers livres sortis. Je reviens régulièrement auprès de toi pour découvrir ta dernière trouvaille que tu me montres avec des étoiles de bonheur dans les yeux. Tu connais tous ces livres par cœur, tu en as quelques dizaines chez toi mais tu ne t'en lasses jamais.

al_St_Exupery07_Le_Petit_Prince

Un jour, un plus calé que toi nous a épaté. C'était un jeune vigile qui te regardait avec attention. Te voyant tourner et retourner la planche illustrée d'un beau livre sur les dinosaures, j'ai pensé qu'il allait te faire une remarque et te dire d'en prendre plus soin. Je me suis approchée de vous et le gars s'est mis à te citer tous les noms de ces animaux fabuleux d'une autre époque. Je lui ai alors expliqué que tu étais autiste, avec une idée derrière la tête. Le vigile m'a alors répondu que lui aussi l'était, ce que j'avais supposé. Puis il s'est repris "non je suis autodidacte", et j'ai alors pensé avec amusement que ce terme allait aussi très bien à mon petit prince, incollable sur les noms, lieux, époques et découvreurs de dinosaures que personne ne lui avait jamais appris.

En voiture tu m'apprends une nouvelle fois ma leçon dinosaure et dragons que j'ai bien du mal à retenir. "Réfléchis bien avec ta tête", dis-tu, et lorsque je réponds juste, j'ai l'impression d'avoir fait un exploit tant tu sembles content !

Tu ne sais pas cacher tes émotions, lorsque tu es devant la télé, tu ris de bon cœur, là où je ne vois qu'un simple dessin animé, toi tu es plongé dans une fête perpétuelle. A présent tu vas eu 16 ans mais les séries pour ados n'ont pas tes faveurs, ce sont toujours les dessins-animés ou les films et documentaires sur les animaux qui t'intéressent. Ainsi, tu es une encyclopédie vivante et fabuleuse concernant les animaux et les espèces et  où ceux-ci doivent être classés. Là encore, tu es bien plus fort que moi, tu me sors des colles auxquelles je ne sais pas toujours répondre.

Lorsque je t'emmène à la piscine en fin de semaine, c'est un peu triste. Il y a là-bas, toute la misère du monde. Enfin pour moi, car ces handicapés de tous âges viennent souvent me serrer la main, à toi aussi, tu dois-être leur mascotte car le plus jeune. Ils viennent me dire un petit mot gentil et nous accueillent avec de grands sourires, ils sont heureux de vivre et c'est une leçon à apprendre pour tous ceux qui se plaignent sans raison de leur condition. Toi, tu es différent parce que lorsqu'on te voit, justement, tu es un jeune garçon qui ressemble à tous les autres... 

Tu t'exprimes très bien, c'est normal, ta maman, très cultivée, à un choix de mots incroyable qu'elle se plait à élargir en consultant souvent le dictionnaire. Je lui ai fait cadeau d'un très vieux dictionnaire et il semblait que je lui offrais un petit trésor !

Ta maman qui a souhaité me garder pour la cinquième année car, dit-elle, elle est vraiment contente de moi, de la relation que j'entretiens avec toi. Elle a souhaité engager une femme de ménage car son travail l'accapare mais tu lui as dit qu'il n'y avait plus de place dans ta tête pour quelqu'un d'autre que moi, alors j'ai accepté de faire un peu de ménage tout en veillant sur toi, Tristan qui ne peut rester longtemps seul chez toi. Et j'ai alors eu droit au plus beau des compliments de sa part :"vous êtes une perle" ! Tout simplement parce qu'elle me fait confiance, comme toi, Tristan, tu as appris à me faire confiance. Comme le Petit Prince et le renard, nous nous sommes apprivoisés l'un l'autre !   

p15