IMG_9319 La belle glycine sur votre terrasse.

Chère Henriette,

Vos cendres sont retournées à la terre de ce petit village où vous vous étiez exilée il y a si longtemps, pour vous éloigner de cette société qui ne vous plaisait pas. Vous avez été ma voisine pendant près de 25 ans. Vous disiez aux villageois que j'étais votre amie, mais moi, des amies de mon âge, j'en avais, et je vous citais plutôt comme ma voisine. Mais vous insistiez, m'appelant " mon amie ", car les personnes âgées de votre âge vous ne les aimiez pas, vous disiez que les " vieux " étaient tristes et ennuyeux.

Lorsque je suis arrivée dans ce village de Provence, au pied des dentelles de Montmirail, perdues au cœur de la nature, nos maisons étaient mitoyennes. C'était en 77, je m'en réfère toujours à l'âge de mes filles pour calculer les dates. Jade n'avait pas encore un an. Ce ne fut pas facile de s'entendre au début. Nous étions les " hippies " du bas du village et vous la solitaire. Mais nous avions un point commun, nous étions pour les habitants de ce petit village, essentiellement des viticulteurs, les " marginaux du bas "...

Ces villageois vous respectaient, mais vous n'étiez pas très aimée. Comme nous, vous sortiez des sentiers battus. Trop sauvage, trop franche, trop directe, vous n'aimiez pas les manières et vous n'aviez pas la diplomatie qui porte les autres à vous aimer. Et vous ne les appréciez pas trop, eux non plus. Dans l'ensemble vous les trouviez mauvaises langues, hypocrites et étroits d'esprit.

Quand vous vous êtes installée dans cette grande maison de village au bord de la rivière, les langues jasaient déjà. Votre réputation vous avait précédée. Le maire, un peu rustre, qui allait être décoré comme le plus vieux maire de Provence dans la durée du mandat, et qui s'était amouraché de moi, avait demandé en plaisantant si les chambres seraient " garnies ".

IMG_9338 La chapelle Saint-Christophe patron des voyageurs.

A Paris, vous aviez tenu une maison close jusqu'à ce que la loi promulguée le 13 avril 46, vous oblige à la rendre définitivement close. Vous me confiez parfois les souvenirs de cette époque, de vos filles qui étaient vos protégées, vous leur louiez les chambres et je suppose que l'échange, s'il était un peu à votre avantage, devait être bon pour les deux parties.

Moi, je me souviens de Joëlle, un petit bout de femme qui louait ses charmes dans son appartement sur le même palier que moi lorsque j'habitais Lyon au sixième étage dans le vieil immeuble d'une ruelle sombre. Nous échangions parfois quelques mots. Elle s'était réfugiée chez moi, un soir, terrorisée par un client qui avait tenté de l'agresser. Est-ce que cette loi qui a supprimé ces lieux de réconfort a eu du bon ? Je ne le pense pas, elle permettait d'encadrer et de surveiller ces femmes livrées à tous les excès.

Vous m'aviez raconté comment, cachant des armes pour des résistants, chez vous, la police avait été à deux doigts de les trouver. J'ai pu à de nombreuses reprises voir la nature de votre âme qui n'était pas facile à déceler sous ses dehors plutôt abruptes. Avec moi, cela semblait facile puisque vous m'aimiez. Et vous aviez quelques jeunes voisines comme moi que vous receviez et qui partageaient votre amour des chats. Mais les autres vous trouvaient rêche et un peu " ourse ".

Votre enfance, quand vous me la contiez, ressemblait à un roman de Dickens. Élevée par une " marâtre " qui vous maltraitait, vous vous êtes enfuie toute jeune d'un foyer sans amour pour vous retrouver dans un cirque, en Allemagne je crois, à tourner sur une moto dans une grosse boule... Mariée en prison avec un caïd, qui avait dû l'être aussi avec vous, le mariage n'avait pas fait long feu. Vous aviez retenté la chance en vous installant ici avec un autre homme qui vous a une fois de plus, dégoutée à tout jamais des  " bonshommes " comme vous les appeliez. Et vous aviez si peur de la grossesse et de sa conclusion inéluctable que vous n'avez jamais voulu d'enfant !

Vous ne les supportiez pas trop d'ailleurs, lorsque je vous ai connue. Pourtant ma fille aînée a pointé sa petite frimousse de 10 mois et elle vous a apprivoisée. Vous n'en reveniez pas qu'elle soit plus petite que votre chien Brutus. Puis Flore la seconde vous a encore plus amadouée. Je vous l'ai présentée alors qu'elle n'avait que 3 ou 4 jours et vous l'aviez admirée, la trouvant parfaite et si belle. Je vous vois encore faire des yeux doux à ce bébé si curieux pour vous. C'était la première fois, à 70 ans, que vous découvriez la pureté d'un nouveau-né. Vous étiez émue et lorsque je vous emmenais en voiture pour quelque sortie, le couffin sur la banquette arrière, vous me disiez " mais puisque je te dis qu'elle chante, écoute " et en effet, le gazouillis de mon bébé ressemblait tellement à une mélodie si juste, que j'avais fini par l'enregistrer !

Notre voisinage avait mal commencé. Vous veniez régulièrement frapper à la porte de " Wirikuta " -c'était le nom que j'avais donné à ma maison, le nom de la terre sacrée des Indiens Huichols- pour vous plaindre que notre musique vous empêchait de dormir. Vous aviez raison, il y avait souvent chez nous, des invités de passage, qui oubliaient que la maison était mitoyenne et se défoulaient sur les guitares, les flutes ou les percussions. Nos instruments n'était pas encore électriques à cette époque, heureusement !

L'été vous louiez une partie de votre maison à des touristes et, cette première année de notre arrivée, une famille avec de grands ados s'était plainte que des jeunes se lavaient nus dans la rivière. Les gendarmes s'étaient déplacés pour constater qu'il n'y avait rien à voir, et vous, interrogée, aviez répondu que vous ne vous mêliez pas de ce que faisaient vos voisins et qu'on ne vous dérangeait pas. Nous n'avions pas encore l'eau dans cette petite maison, et, un peu " anti-consommation ", nous trouvions que l'eau fraîche de la rivière était bien agréable pour s'y laver, cachés derrière les arbres.

Puis l'eau et l'électricité ont été installées et quelques années plus tard, nous avons construit, juste un peu plus loin, une vraie maison, plus spacieuse et confortable " La passiflore " mais vous étiez encore notre plus proche voisine, et moi, toujours votre amie.

IMG_9324 Au loin, ce petit village où vous avez passé la moitié de votre vie.

L'eau à coulé sous les ponts, parfois même beaucoup d'eau, jusqu'à l'inondation. Ce 22 septembre 92, le petit pont qui reliait notre maison à la civilisation est parti. Partis le poulailler et les poules, mais aussi un ami, sur un autre ,plus loin.

Vous nous avez soutenus, devenant notre cabine téléphonique durant les quelques semaines où nous étions coupés du monde. Et ensuite ces 5 mois où, toujours privés de pont, vous nous regardiez passer avec amusement, transportant nos bottes pour traverser la rivière, d'autres une batterie pour la musique, et tout un arsenal de produits qui d'habitude transitent dans une voiture. Nos amis échangeaient ainsi quelques mots avec vous et vous vous sentiez moins isolée. Et vous ne pouviez plus maugréer parce que quelqu'un avait déplacé avec sa voiture votre fameuse pierre qui nous gênait pour passer dans ce virage étroit et que plus tard, on finira par sceller.

Je vous doit d'avoir remarqué combien j'étais mal ce jour où : au cours d'une visite chez vous, j'étais partie en courant, pliée par la douleur et laissant derrière moi mon petit bout d'chou en larmes. Vous aviez pris l'initiative d'appeler ma maman pour la prévenir, et celle-ci aussitôt avait fait une longue route pour venir chercher ma petite fille. Merci encore à vous deux qui devez peut-être m'entendre dans les cieux, vous et ma mère, car dans la soirée, on m'emmenait en urgence, entre la vie et la mort, touchée par une hémorragie interne...

Cette complicité qui nous liait vous et moi était-elle due aux animaux et aux plantes que nous aimions toutes deux ? Les oiseaux et surtout les chats avec lesquels vous parliez, disiez-vous, par télépathie, mais aussi mes chiens, la chèvre, le mouton et surtout l'âne qui avait fait l'animation du village durant un an car il se sauvait souvent de son enclos qui n'en était pas un, car nous n'étions que des fermiers en herbe. Et c'est vous souvent, qui trouviez les œufs de nos poules, qui, en liberté dans ma première maison, pondaient dans des lieux insolites.

Quelquefois je vous confiais mes histoires de cœur qui vous amusaient tant, et comme vous me voyiez malheureuse avec mon mari, vous m'encouragiez à le quitter. Jamais avec insistance car vous l'aimiez bien lui aussi, qui s'occupait d'agrémenter votre petit jardin multicolore et ne vous refusais jamais un service.

Puis j'ai fini par suivre vos conseils, et ceux de mes amies, je suis partie, j'ai changé de département et je continuais à vous rendre visite malgré la distance. J'y tenais, vous étiez seule et je ne voulais pas vous abandonner. Je vous ai présenté mon nouveau compagnon qui vous a plu, puis 3 ans plus tard, encore un autre que vous trouviez lui aussi " bel homme ". Il y a 9 ans de cela et je suis toujours avec lui... Et vous me demandiez : " mais comment tu fais pour trouver toujours des amoureux ? " vous qui n'aimiez plus les hommes. Comme je n'avais pas la réponse, je disais " c'est un don du ciel" et ça vous faisait rire. J'aimais ça, voir rire une vieille dame à l'évocation de les histoires de coeur ! 

j'ai changé une seconde fois de département, mais je continuais à vous rendre visite, Vous étiez si heureuse de me voir.

A 92 ans vous êtes devenue la doyenne du village, un journaliste est passé chez vous et vous avez accepté de vous laisser prendre en photo," pour faire plaisir ". Mais l'âge vous a rattrapé et pas uniquement comme figure locale. Vous êtes tombée sans pouvoir vous relever seule, puis quelques mois d'hospitalisation et d'opérations, ont amené votre famille à vous placer en maison de retraite, le cauchemar de toutes personnes âgées qui, comme vous, aime son indépendance. Votre première profession, d'utilité publique mais non reconnue, ne vous ayant pas permis de capitaliser une retraite, vous n'étiez pas assez riche pour garder quelqu'un à demeure.

Dans cette calme maison de retraite, sans luxe mais au personnel accueillant, se sont écoulées vos 4 dernières années. Je continuais mes visites, chaque semaines, puis chaque quinzaines et, petit à petit, ralentissant le rythme, j'allais là-bas tous les mois. De 80 km aller-retour, je passais au double, alors quand j'arrivais après une longue route, vous me disiez que vous m'aviez longtemps attendu... Votre bonheur lorsque je pénétrais dans votre petite chambre faisait plaisir à voir et déjà je culpabilisais de penser que je ne resterai qu'une heure ou deux. J'avais mis sur votre mur un calendrier de mes futures visites, mais le temps n'avait plus de consistance pour vous.

La route était belle, je retrouvais les vignes et les oliveraies du Vaucluse, et la cause humaine qui me poussait vers vous, car j'étais votre seule visite, y trouvait parfois un réel plaisir. Votre soeur à Paris ne venait plus qu'une fois par an. Alors, c'est moi qui vous coupais les ongles, épilais votre menton, allait voir la bibliothécaire qui me connaissait bien, pour lui réclamer encore de nouveaux livres policiers, vous étiez sans aucun doute leur meilleure cliente ! La bibliothécaire en rapportait même de chez elle, elle avait fini par laisser dans votre chambre tous les livres de la bibliothèque qui vous plaisaient, car vous ne saviez plus ceux que vous aviez lu ou non. J'aimais à lui dire en passant que la bibliothèque avait changé d'étage !

Vous ne vouliez pas sortir de votre chambre, je vous avais bien incité au début à aller dans la cour sous le beau tilleul d'or dont la maison de retraite portait le nom, mais ça n'avais pas fait long feu. Vous ne souhaitiez pas vous mélanger aux " vieux ". Vous aimiez bien le personnel mais votre surdité vous coupait encore plus des autres. Et moi je rentrais, la voix cassé de vous avoir parlé trop fort. Après vous avoir embrassée, je vous quittais en vous envoyant encore un baiser avec la main, un peu pour m'excuser de vous abandonner là à votre triste sort. Et à ce moment-là, vous me disiez : " ton baiser je le mange " !

Lorsqu'il y avait un problème à gérer, c'est à moi qu'on s'adressait et vous, de même me faisiez part de vos soucis et des quelques petits achats que vous vouliez que je règle. Quelquefois votre nièce descendait de Paris avec votre soeur, c'est une artiste ! Elle avait décorée votre grande et sobre maison d'un paysage florale merveilleux. Des lupins et anémones ornaient toutes vos pièces du sol au plafond. Des fresques de fleurs et de feuillages, dans lesquels libellules et papillons voletaient jusque sur le lave-linge et le frigo. J'adorais ce décor qui rajeunissait votre maison un peu austère.

Petit à petit votre esprit s'en est allé, vous me parliez de ces hommes que vous voyiez se tenant par une corde dans le ciel, avec insistance, car pour vous, ils étaient réels. Puis de ce bouquet de fleur en tissu que mon compagnon vous avait offert, un cadeau de mariage. Deux fleurs s'aimaient et s'embrassaient, d'après vous. Vous les voyiez se rapprocher et elles avaient fait un enfant ! Tout ça revenait à chacune de mes visites et invariablement vous me demandiez : " mais où je suis ," et encore " mais quel âge j'ai ?"

Les souvenirs de notre voisinage que nous évoquions jusqu'à présent avec humour et tristesse parfois, avaient disparus. Comme le chaton nouveau-né qu'un petit voisin avait déposé devant votre porte. Notre chatte Misty l'avait allaité avec sa dernière portée. C'était un ravissement pour nous de voir cette petite tête rousse au milieu de toute cette fourrure noire. Voyou, ce petit chaton abandonné allait devenir pour très longtemps votre compagnon de solitude. Vous aimiez à vous rappeler que ce fut le premier mot prononcé par ma plus jeune fille. Je vous le laissais penser, bien que je savais qu'elle en avait prononcé d'autres avant...

Nous aimions aussi nous rappeler avec amusement ce soir où nous avions organisé une grande fête déguisée. Depuis longtemps, nous avions sympathisé avec la plupart des gens du village et nous avions prévenu la mairie. Et bien que disposant d'un grand terrain loin de toutes habitations, les musiciens allaient gêner quelques personnes grincheuses : la joie des autres rend jaloux dans les petits villages. Quelqu'un qui ne devait pas nous aimer avait quand même appelé la gendarmerie pour dénoncer une nuisance sonore et ces deux gendarmes là s'étaient retrouvés déguisés malgré eux sur nos photos. En repartant ils avaient bavardé avec vous, Henriette, et ils vous avaient expliqué qu'ils auraient aimé rester avec nous et boire le champagne qu'on leur offrait. Vous aimiez me raconter ces petits comptes-rendus avec plaisir, comme les visites du vieux maire qui invariablement vous parlait de moi, vous disiez : " il a le béguin ".

Dans cette petite chambre, au fond de votre lit, vous me racontiez aussi cet évènement qui vous avait tant marqués à l'hôpital. L'affaire revenaient presque à chaque visite : à l'hôpital, deux médecins s'étaient penchés  sur vous alors qu'ils vous croyaient endormie après une opération. L'un attaquait l'autre  " tu devais la laisser je te dis, et puis, elle n'a jamais eu d'enfant, tu vois bien ". Peut-être était-ce un passage aux portes de la mort ? Des guides décidant de votre sort ? Comme moi et pour des raisons personnelles, vous croyiez en l'au-delà et aux Esprits. Nous avions acheté ensemble " le livre des Esprits " d'Allan Kardec.

Les dernières visites étaient difficiles, vous me reconnaissiez, avec votre sourire venait votre phrase habituelle : " mais tu es toujours aussi jolie, comment tu fais pour ne pas vieillir, on dirait que tu rajeunie ". Je ne crois pas que c'était vrai, mais c'était sincère en tout cas ça venait du fond du coeur !

Un soir de cet hiver 2010, nous parlions de vous : je culpabilisais de ne presque plus aller vous rendre visite et mon compagnon insistait pour que je vous téléphone. Il était près de 22 heures. Je n'étais pas d'accord, j'allais réveiller tous les pensionnaires, mon homme insistait car vous lisiez toute la nuit et il savait que ça ne vous dérangerait pas, moi je refusais, j'avais peur de vous surprendre et de vous effrayer plus que de vous réconforter. Cette discussion vous concernant avait pris un bon moment, nous parlions peu de vous habituellement.

Le lendemain, de bon matin, la maison de retraite m'appelait pour me dire que vous étiez décédée dans la nuit. Alors, vous nous aviez envoyé un signe ? 

A 96 ans, vous êtes revenue dans ce village de Provence que vous aviez choisi pour vous retirer du monde. Est-ce que votre famille déposera vos cendres dans le petit cimetière au milieu du thym et du romarin, derrière la chapelle comme vous le souhaitiez ? Lors des obsèques il n'y avait que quelques villageois, l'ancien et à présent très vieux maire, les trois membres de votre famille et nous. J'ai écris : " c'était mon amie, je l'aimais " et c'était la première fois que je vous appelais ainsi. Vous auriez aimé l'entendre de votre vivant, mais je disais toujours "ma voisine". Patrick, mon compagnon qui vous faisait tant rire quand, par  compassion, il m'accompagnait parfois jusqu'à vous dans la maison de retraite, avait de son côté inscrit, sur le livre du souvenir : " ton vœu est enfin exhaussé Henriette ".