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Dès l'été de 1853, Victor Hugo est la proie d'une nouvelle marotte. De passage à Jersey, une vieille connaissance, Delphine de Girardin, lui a raconté qu'un étrange divertissement de société fait fureur à Paris : les tables tournantes. L'idée de correspondre avec l'au-delà à travers un guéridon "inspiré" enthousiasme le poète qui, depuis la mort de Léopoldine, a toujours cru à la présence invisible des défunts dans l'air qu'il respire... Absorbé dans ces conversations avec les fantômes, il les prolonge jusqu'à une heure avancée de la nuit et en oublie de rendre visite à Juliette.
Ainsi, après avoir été évincée par des femmes en chair et en os, elle l'est aujourd'hui par des revenantes ! Le 7 juillet 1853, elle ose se plaindre de l'existence monotone et confinée qu'il lui impose, tandis qu'il se goberge parmi les représentants illustres de l'autre monde : "En attendant, il faut que je m'habitue à vivre à tâtons, dans le froid crépuscule de la vieillesse, et pour cela il faut que je ne m'attarde pas à gribouiller le long de la route qui me reste encore à faire. Il faut que tu le comprennes aussi, toi, et que tu ne te croies pas obligé de pousser la galanterie française jusqu'à exiger des gribouillis qui n'ont ni queue ni tête...
Quelques jours plus tard, son exaspération contre la pratique du spiritisme augmente et, elle écrit encore : "Quel que soit mon peu de sympathie et d'affinité pour les esprits, pour peu que ton commerce avec l'autre monde continue, je serai forcée de me joindre à eux pour te voir quelquefois." Elle ajoute : "Je m'explique mal, mais je sens que ce passe-temps a quelque chose de dangereux pour la raison, s'il est sérieux, comme je n'en doute pas de ta part, et d'impie, pour peu qu'il s'y mêle la moindre supercherie... Comme je suis encore le reste d'une femme qui t'aime par tous les sens à la fois, il se trouve que je me trouve mal de ce régime d'ombre... Amuse-toi avec tous les esprits de tout le monde, puisque tel est ton plaisir, et laisse-moi m'ennuyer seule puisque je suis condamnée de toute éternité."
Puis l'indignation l'emporte sur la résignation. Elle ne comprend pas qu'un homme supérieur par l'intelligence, la culture, le talent se laisse entraîner dans des histoires d'interventions occultes. Toto convoque pêle-mêle, aux séances du guéridon frappeur, les mânes de Molière, de Charlotte Corday, de Marat, de Socrate, de Machiavel, d'André Chenier... A ce degré, la superstition frise la folie. Juliette estime que "trop, c'est trop". "Il paraît que vous continuez vos conversations criminelles avec la belle dame de l'autre monde, lui écrit-elle encore, et que vous me trouvez trop matérialiste... pour me faire confidente de vos dialogues sibyllins avec votre esprit familier. J'en suis jalouse et je m'inquiète."
Le 4 janvier 1854, elle précise sa pensée : "Quant à moi, je sens que je ne suis pas assez grande équilibriste pour tenir ma raison droite dans cette gymnastique du monde fantastique et du monde réel. Si je me livrais longtemps à cet exercice vertigineux, je ne tarderais pas à mêler dans ma pauvre tête la terre et le ciel, Dieu et M.Bonaparte, les fées et les cocottes, la nuit et le jour, le bien et le mal..."
 
...Le retour de son bien-aimé à la raison apaise l'angoisse de Juliette. A la réflexion, elle convient qu'un génie de la dimension de Toto ne peut être jugé selon les règles habituelles du bon sens et que sa supériorité dans tous les domaines de l'esprit le désigne aussi bien à la vénération de quelques élus qu'aux quolibets d'une foule imbécile. Même quand il se trompe, comme ce fut le cas lors de son adhésion aveugle au spiritisme, il ne faut pas le brusquer. Il doit aller de l'avant, que ce soit pour s'entretenir avec les morts ou pour déboulonner la statue de Napoléon III...
Juliette Drouet (Henri Troyat)
 
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Portrait de Juliette Drouet par Charles-Émile Callande de Champmartin.

Depuis trois jours, le jeune Victor, 31 ans, agit comme un puceau avec la jeune actrice de 26 ans qu'il a engagée pour incarner la princesse Négroni dans sa pièce Lucrèce Borgia. Chaque soir, il rejoint Juliette Drouet dans sa loge du théâtre de la Porte Saint-Martin sans rien tenter. Elle s'impatiente. Elle s'inquiète. D'habitude, les hommes lui sautent dessus sans qu'elle y voie grand inconvénient. Mais Victor Hugo n'a encore jamais trompé son épouse Adèle après dix ans de mariage. Jamais ! Pas même un petit touche-pipi avec la bonne.

Et pourtant, on peut vous le dire, maintenant : le grand Victor Hugo est cocu ! Oui, Adèle s'est laissé séduire par Sainte-Beuve quelques mois auparavant. L'amant est même venu lui avouer son crime !

Puisque le chef de file du romantisme ne semble pas oser passer à l'abordage, Juliette décide de prendre le taureau par les cornes, ce soir, à l'occasion du bal du Mardi gras, donné au foyer du gymnase. Victor l'y a invitée. Dans la matinée, elle lui fait porter ce billet : "Viens me chercher, ce soir, chez Mme K. Je t'aimerai jusque-là pour prendre patience - et ce soir - oh, ce soir, ce sera tout ! Je me donnerai à toi tout entière. J." Comment résister aux promesses d'un tel billet quand votre épouse repousse ses devoirs conjugaux depuis plusieurs semaines ? Même l'abbé Pierre aurait craqué. Alors, Hugo, dont la libido vaut celle de DSK puissance dix, se précipite chez Mme Krafft, logeuse de Juliette.

Il la trouve seule, la rusée Juliette s'est débarrassée de sa logeuse. Les voilà tous deux, dans le salon. Ils se regardent, éperdus. Il lui tient la main de longues minutes. Le bal ? Mais quel bal ? Adèle ? Mais quelle Adèle ? Elle l'entraîne dans sa chambre. Il la laisse le violer tout cru. Pour Juliette, c'est le début d'un amour de 50 ans. Pour Victor, c'est la première conquête d'une très longue liste. Contrairement à Adèle qui s'est plainte de sa nuit de noces, car son fougueux époux aurait remis le couvert neuf fois, Juliette redemande un extra, du supplément, et même du rabiot. Mais elle n'est plus vierge depuis longtemps. En quelques heures, Hugo s'est instruit en amour autant qu'en dix ans de vie conjugale. Seize ans plus tard, se rappelant cette soirée, Hugo écrit : "Je n'oublierai jamais cette matinée où je sortis de chez toi le coeur ébloui. Le jour naissait. Il pleuvait à verse, les masques déguenillés et souillés de boue descendaient de la Courtille avec de grands cris et inondaient le boulevard du Temple. Ils étaient ivres, et moi aussi, eux de vin, moi d'amour. ... Ô matinée glaciale et pluvieuse dans le ciel radieuse et ardente dans mon âme !"

C'est beau comme de l'antique, mais sonne plus superficiel que les cris du coeur qu'elle lui envoie. "Oh ! Je t'aime, mon Victor ! Tu es toute ma vie - mes regards, mon souffle, tout est à toi. Je t'attends." C'est l'une des 20 000 lettres qu'elle lui enverra tout au long de sa vie. Cet amour les transforme. Elle, la courtisane, deviendra sage et fidèle à Victor, vivant cloîtrée. Lui de bon mari deviendra débauché et collectionneur de femmes. Mais ils formeront un couple inséparable jusqu'à la mort de Juliette, un demi-siècle après leur rencontre. et

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Victor Hugo a énormément écrit. Il suffit de regarder le nombre de volumes de ses œuvres complètes pour s’en persuader. Mais il entretint également une correspondance énorme et notamment avec l’amour de sa vie : Juliette Drouet. Il lui adressa pas moins de 23.650 lettres, pleines d’un amour intense, en 50 ans de relation soit plus d’une par jour….

« Toto »[1] apprendra qu’elle en a détruit une partie, ce qui lui fit écrire cette magnifique déclaration :

Tu as brûlé mes lettres, ma Juliette, mais tu n’as pas détruit mon amour. Il est entier et vivant dans mon cœur comme le premier jour. Ces lettres, quand tu les as détruites, je sais tout ce qu’il y avait de douleur, de générosité et d’amour dans ton âme. C’était tout mon cœur, c’était tout ce que j’avais jamais écrit de plus vrai et de plus profondément senti, c’était mes entrailles, c’était mon sang, c’était ma vie et ma pensée pendant six mois, c’était la trace de toi dans moi, le passage, le sillon creusé bien avant de ton existence dans la mienne. Sur un mot de moi que tu as mal interprété, et qui n’a jamais eu le sens injuste que tu lui prêtais, tu as détruit tout cela. J’en ai plus d’une fois amèrement gémi. Mais je ne t’ai jamais accusée de l’avoir fait. Ma belle âme, mon ange, ma pauvre chère Juliette, je te comprends et je t’aime ! Je ne veux pas pourtant que cette trace de ta vie dans la mienne, soit à toujours effacée. Je veux qu’elle reste, je veux qu’on la retrouve un jour, quand nous ne serons plus que cendres tous les deux, quand cette révélation ne pourra plus briser le cœur de personne, je veux qu’on sache que j’ai aimée, que je t’ai estimée, que j’ai baisé tes pieds, que j’ai eu le cœur plein de culte et d’adoration pour toi. C’est que depuis huit mois que mes yeux pénètrent à chaque instant jusqu’au fond de ton âme, je n’y ai encore rien surpris, rien de ce que je pense, rien de ce que tu sens qui fût indigne de toi et de moi. J’ai déploré plus d’une fois les fatalités de ta vie, mon pauvre ange méconnu, mais je te le dis dans la joie de mon cœur, si jamais âme a été noble, pure, grande, généreuse, c’est la tienne, si jamais cœur a été bon, simple, dévoué, c’est le tien, si jamais amour a été complet, profond, tendre, brûlant, inépuisable, infini, c’est le mien. Je baise ta belle âme sur ton beau front.

Dans sa vaste correspondance, on peut suivre, pas à pas, la vie sexuelle de l’écrivain. Ainsi il déclare qu’il s’est marié vierge en 1822, avec Adèle Foucher, une amie d’enfance et qu’il a eu immédiatement des besoins bien au-dessus de la moyenne. Dès 1830, après 5 naissances, Adèle lui ferme la porte de sa chambre. Elle l’ouvrira régulièrement à Sainte-Beuve

L’appétit insatiable d’Hugo lui fait aimer nombre de femmes jusqu’à la rencontre en 1833 de Juliette, son grand amour.  Malgré tout, il aura beaucoup de conquêtes. Ainsi, en 1845, il se fait surprendre en flagrant délit d’adultère avec Léonie Biard, follement amoureuse du génie. Elle sera menée en prison. Hugo n’y échappera que grâce à son statut de pair de France. Sortie de prison, et séparée de son mari, elle rejoint Victor et après quelques années, elle exige qu’il quitte Juliette et se consacre uniquement à elle. C’est finalement le coup d’état du 2 décembre 1851 qui  séparera Léonie de Victor à la grande joie de Juliette qui retrouve son amour. En effet, Hugo, anti-Napoléon, est expulsé vers Bruxelles. La correspondance avec Léonie ne s’arrêtera qu’avec le décès de cette dernière le 21 mars 1879. Allez pour le plaisir un petit extrait d’un courrier adressé à Léonie :

Je rentre. J’ai ta lettre. Cette douce lettre, je l’avais lue aujourd’hui dans tes yeux. Que tu étais belle tantôt aux Tuileries sous ce ciel de printemps, sous ces arbres verts, avec ces lilas en fleurs au-dessus de ta tête. Toute cette nature semblait faire une fête autour de toi. Vois-tu, mon ange, les arbres et les fleurs te connaissent et te saluent. Tu es reine dans ce monde charmant des choses qui embaument et qui s’épanouissent comme tu es reine dans mon cœur.

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Peinture de Victor Hugo