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Trois passions, simples mais irrésistibles, ont commandé ma vie : le besoin d'aimer, la soif de connaître, le sentiment intolérable des souffrances du genre humain. Ces passions, comme des grands vents, m'ont poussé à la dérive, de-ci, de-là, sur un océan d'inquiétude, où je me suis parfois trouvé aux bords mêmes du désespoir.

J'ai cherché l'amour, d'abord parce qu'il est extase, extase si puissante que, plus d'une fois, pour en jouir seulement quelques heures, j'aurais volontiers sacrifié le reste de mon existence. Je l'ai cherché, en second lieu, parce qu'il nous délivre de la solitude, de cette affreuse solitude qui amène notre conscience à se pencher en frissonnant sur l'äbime insondable et glacé du non-être. Je l'ai cherché, enfin, parce que j'ai vu dans l'union amoureuse comme une préfiguration mystique du ciel, tel que l'ont rêvés les saints et les poètes. Voilà ce que j'ai cherché et, bien qu'un tel bienfait semble hors de notre atteinte, ce que j'ai fini par trouver.

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Non moins passionnément j'ai aspiré à la connaissance. J'ai voulu comprendre les coeurs humains. J'ai voulu savoir ce qui fait briller les étoiles. J'ai tenté de capter la vertu pythagoricienne qui maintient au-dessus de l'universel devenir le pouvoir des nombres. De ces ambitions, j'ai réalisé une petite, une toute petite partie.

L'amour et le savoir, pour autant qu ils m'étaient accessibles, m'élevaient au-dessus de la terre. Mais toujours m'y a ramené la pitié. Les cris de douleur se répercutent au plus profond de moi. Enfants affamés, victimes des oppresseurs et des tortionnaires, vieillards sans défense devenus pour leurs enfants un odieux fardeau, tout un monde de douleur, de misère et de solitude bafoue la vie telle qu'elle devrait être. Quand je voudrais tant remédier au mal, je ne peux qu'en souffrir moi-même.

Telle a été ma vie. Elle m'a semblé digne d'être vécue, et je la revivrais volontiers si la chance m'en était offerte.

 Bertrand Russell (autobiographie)

Mathématicien et philosophe né en Grande Bretagne (Pays de Galles), petit fils de premier ministre (John Russell), Bertrand Russell est considéré comme le fondateur de la logique moderne. Après avoir perdu très tôt ses parents, il rejette la religion et trouve dans les mathématiques le moyen de satisfaire ses besoins de certitude.

Doué de multiples talents, mais avant tout logicien, Bertrand Russell conçoit avec Alfred North Whitehead un système de logique mathématique s'appuyant sur une analyse abstraite de la pensée (1913). Ses combats pour le pacifisme et pour l'objection de conscience l'obligent à quitter son poste d'enseignant au Trinity College et le conduisent en prison à plusieurs reprises.

Puis Bertrand Russell se consacre à la philosophie de la connaissance, en étant influencé par
David Hume et George Edward Moore. Il bâtit son propre "atomisme logique" qui est une méthode d'analyse des propositions complexes en les ramenant à un système (atomiste) de propositions élémentaires. Après avoir tenté sans succès de fonder une école à Beacon Hill selon ses convictions sur l'éducation, il gagne sa vie comme écrivain, journaliste et conférencier. Entre 1938 et 1944, il enseigne aux Etats-Unis avant d'y être interdit d'enseignement en raison de ses positions contre la religion, pour la défense de la liberté sexuelle et pour son anticonformisme.

De retour en Angleterre, Bertrand Russell s'oppose farouchement à l'utilisation de l'énergie nucléaire à des fins militaires. Son prix Nobel de littérature en 1950 ne l'empêche pas de continuer ses combats (contre la guerre du Vietnam, "tribunal international" contre les crimes de guerre avec Jean-Paul Sartre). Il est même arrêté à l'âge de 89 ans lors d'une manifestation contre la bombe atomique.

Bertrand Russell est un militant de gauche, mais anticommuniste depuis son voyage en URSS en 1920, avec des convictions proches de l'anarchisme. Engagé en faveur de l'humanisme et de la libre pensée, il se dit philosophiquement agnostique et athée en pratique. Pour lui, on ne peut pas prouver l'existence de Dieu ou des dieux, mais il est fortement convaincu de leur inexistence.

"J’affirme, en pesant mes termes, que la religion chrétienne, telle qu’elle est établie dans ses églises, fut et demeure le principal ennemi du progrès moral dans le monde."

"L'idée de Dieu, avec tous les concepts qui en découlent, nous vient des antiques despotismes orientaux. C'est une idée absolument indigne d'hommes libres. La vue de gens qui, dans une église, s'avilissent en déclarant qu'ils sont de misérables pêcheurs et en tenant d'autres propos analogues, ce spectacle est tout à fait méprisable. Leur attitude n'est pas digne d'êtres qui se respectent. [...] Un monde humain nécessite le savoir, la bonté et le courage; il ne nécessite nullement le culte et le regret des temps abolis, ni l'enchaînement de la libre intelligence à des paroles proférées il y a des siècles par des ignorants."

«Les hommes naissent ignorants et non stupides. C'est l'éducation qui les rend stupides.»