« Au loup ! Au loup… ! »

Il y a une nouvelle fois de bonnes raisons de pousser le célèbre cri, mais on aura tant crié « au loup ! » à propos de la Crise financière qu’au moment où elle se présentera vraiment dans toute sa dimension, il y a fort à parier que nous mettrons un moment avant de nous rendre compte de ce qui est en train de nous arriver. Tiens, mais quoi donc au fait ?

 
Dérèglements
 
En enregistrant ma chronique hebdomadaire vendredi dernier, je me suis rendu compte, un peu tard, que je ne vous avais pas parlé des exploits d’un trader français à la banque J.P.Morgan. Une nouvelle qui a pourtant fait la Une ce week-end. Mais je me rends compte que je suis vraiment très peu intéressé par les écarts individuels et autres scandales de pacotille dont la fonction est, me semble-t-il, de détourner l’attention des véritables problèmes de fond, l’absurdité du système lui-même. Dans les préliminaires qui se succèdent à un rythme de plus en plus cadencé depuis plus de trois ans, ce sont des pans entiers de la finance qui s’effondrent, menaçant l’ensemble sans en venir à bout. On colmate, on théorise, on échafaude des réformes… et on se retrouve devant le même dilemme : une absurde « austérité » qui va planter tout le système ou une plus qu’hypothétique « relance » qui n’arrivera qu’à creuser le trou.
 
La Grèce fait parler d’elle cette semaine avec une première mondiale : c’est à un véritable Bank run que l’on y assiste, avec des retraits bancaires de l’ordre de 800 millions d’euros par jour depuis le début de la semaine. Cela sent décidément la panique, et les élections prévues dans un mois n’arrangeront certes pas les choses… Aux dernières nouvelles, les Espagnols viennent eux aussi d’entamer un mouvement de retrait de plus en plus important sur leurs comptes, notamment auprès de Bankia, nationalisée la semaine dernière par le gouvernement espagnol.
 
En attendant, la situation évolue vers la stagnation. Comme le disait bien le panneau au bar d’à côté, Crédit est mort. Le monde financier en est réduit d’une part à affirmer une solidarité générale devant tout craquement, d’autre part à assurer individuellement ses positions pour tenter d’échapper au sauve-qui-peut, lorsque celui-ci se présentera. Chacun tente d’asseoir ses positions. La raideur gagne le système, la paralysie n’est plus loin. Mais plus on fixe ainsi les positions pour se protéger individuellement, plus s’accroît le danger collectivement. Tout se raidit, un craquement devient donc plus plausible, alors que les risques avaient tendance à se diluer dans une marmite toujours bouillonnante.
 
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Jean qui rit et Jean qui pleure…
 
Pour les mois qui viennent, c’est l’impact de la crise financière sur l’économie réelle qui sera de plus en plus marquée. La paralysie du crédit, la raideur générale entraînent la décroissance. C’est par le chas de l’aiguille que l’Union européenne a échappé à se déclarer officiellement en récession, mais on sait fort bien que tous les indicateurs officiels ne valent pas grand-chose. L’activité est plombée et le sera de plus en plus dans les mois à venir. Pour ceux qui aiment les rappels historiques, la grande crise de 1929 (krach de Wall Street) a suscité de nombreux remous financiers avant que ne s’ouvre en 1933 la grande récession dont le monde ne devait « sortir » que par le deuxième volet de la grande Guerre. Les deux situations ne sont pas les mêmes, certes, mais autant écouter les leçons du passé.
 
Sur le plan financier, on voit bien à la tournure actuelle qu’à chaque craquement les forts tentent de surnager en s’appuyant sur la tête des faibles. La résolution de la crise grecque en mars dernier s’est tournée en une affirmation de force de l’Europe. Deux mois plus tard, cela lui revient en pleine figure, évidemment. Et c’est bien le sens marquant de l’évolution prochaine. Après avoir à nouveau vilipendé l’État grec d’avoir fait… la même chose qu’eux, les États européens ont pris leur calculette et M. Hollande par exemple s’est rendu rapidement compte que la faillite de la Grèce coûterait en l’occurrence vingt à trente milliards d’euros aux banques françaises et trois fois plus à l’État français. Il valait donc mieux que les dirigeants européens réaffirment bruyamment leur attachement solennel à un « maintien de la Grèce dans l’euro » ! Euphémisme par lequel ils désignent la non-faillite de l’État grec. Madame Lagarde a fait un pas de plus en parlant déjà d’une faillite ordonnée de l’État grec… et le F.M.I. a interrompu ce jeudi toute collaboration avec l’État grec jusqu’à la constitution d’un gouvernement stable.
 

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Ordonné, ordonné… qu’est-ce à dire ? Simplement qu’au fur et à mesure de l’approfondissement de la crise financière, c’est la solidarité des débiteurs et des créanciers qui devient l’élément dominant. Le plus faible (le Grec) a autant de force que le plus puissant, car son défaut brutal est en mesure d’entraîner toute la chaîne du crédit international à sa suite. Il y a tout intérêt à se ménager les uns les autres…
 
Aujourd’hui on a encore des effets de yo-yo, à savoir par exemple qu’alors que les taux se tendent à nouveau sur les obligations espagnoles et italiennes (au-dessus des fatidiques 6%), la France se vante ce mercredi 16 d’emprunter pas cher ( ! ) et le taux allemand est au plus bas, en dessous du niveau de l’inflation même. De même, alors que la Grèce et l’Espagne connaissent ce bank run, qui va sans doute se propager à l’Italie, les épargnants de ces pays déplacent leurs économies là où le risque leur semble moins grand, à savoir vers les pays du Nord. Les uns manquent de liquidités, alors que le Royaume-Uni et la Suisse regorgent de liquidités inutilisables… De même, quand on serre la ceinture des Grecs, on augmente les salaires en Allemagne pour y « faire un peu d’inflation ». Quand l’euro et le dollar sont à la peine, le franc suisse atteint des sommets et enregistre des taux d’intérêt négatifs ! Si ce n’était aussi tragique, je dirais : « Laissez-moi rire… ! » Mais tout ceci prouve que nous ne sommes encore qu’à une phase intermédiaire de la crise générale, moment auquel la panique sera universelle. A cette étape de paralysie et de fixation qui nous caractérise aujourd’hui succédera alors un mouvement cyclonique qui sera marqué par les cessations de paiement (notamment des États), les faillites en cascade, etc. non par manque de rentabilité mais par défaut de trésorerie ! Nous n’en sommes pas là. Pas encore…, mais le mal progresse... suite
 
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