Joël, alias Nicolas Descamino, présenté par sa  "marraine" Madame Hermine Venot-Focké, Chevalier des Arts et des lettres.

Un débutant indiscipliné.

Il y a environ sept ans de cela, j'ai reçu une commande pour mon précis de prosodie Poètes, prends ton luth, accompagnée d'un mandat-carte pour le règlement. En mettant ce livre sous enveloppe pour l'expédier, je maugréais contre les chiffres que j'ai en horreur et qui maintenant envahissent le courrier : Bâtiment - Escalier - Département etc. Mon correspondant qui habitait rue de la Santé avait une adresse particulièrement "chiffrée" ! Le tout écrit d'une petite écriture enfantine qui m'obligea à faire attention pour ne pas prendre un 3 pour un 8.

"Tiens, me dis-je, je vais souvent rue de la Santé, puisque je fais partie de l'Académie de Lutèce ; celle-ci donnant, dans un très bel immeuble, des récitals poétiques et musicaux, j'inviterai ce monsieur ; puisqu'il habite à côté, il lui sera possible de venir".

Comme toujours, j'avais dédicacé mon livre avec quelques mots aimables et avais joint un exemplaire de la revue l'albatros encore à ses débuts, espérant un abonné de plus.

Quelques jours plus tard, je reçus une lettre de remerciements, me demandant des conseils et renfermant un poème sur la montagne. Dans ces vers, on sentait l'amour réel pour le paysage mais malheureusement il y avait des alexandrins de 14 pieds, des hiatus et des adjectifs qualificatifs à toutes les lignes.

"Il est certainement très jeune, me dis-je, et il a fort à faire pour acquérir du talent!" Pour l'encourager à travailler, j'ai soulignées erreurs, lui disant de se référer à mon livre, et pour lui faire plaisir, je lui ai envoyé un poème que je venais d'écrire sur les edelweiss.

Quelques jours plus tard, par le même courrier, je reçus deux lettres, l'une de mon correspondant qui me remerciait chaleureusement et me disait qu'il était prisonnier à perpétuité, avec cependant l'espoir d'une grâce au bout de 18 ans, au minimum. Il soulignait qu'il était très malheureux, très seul, et me demandait de correspondre régulièrement chaque semaine avec lui. Je l'avais pris pour un gamin, et s'il avait chipé une voiture pour éblouir sa petite amie, j'aurais peut-être consenti, mais une telle peine cachait de telles choses que je n'avais pas du tout envie d'accepter!

Le seconde lettre venait de M.Olingue, rédacteur en chef de la revue qui m'écrivait : "Je reçois une curieuse missive renfermant deux poèmes, l'un d'un inconnu dont l'adresse m'a alerté : c'est la prison de la Santé, avec ses numéros de cellule. Son poème est bourré d'erreurs, il me demande de le faire passer, car il dit l'avoir corrigé selon vos instructions ; il veut le mettre à côté du votre, également dans les pages de l'albatros."

Oh, par exemple! mais il est fou ce garçon, et il ne manque pas de culot! Il n'en est pas question! Telle fut ma réponse.

Au courrier suivant, je reçus de quelques-uns de nos délégués des lettres m'annonçant qu'ils acceptaient de correspondre avec un prisonnier, si je le jugeais intéressant, et me demandaient des renseignements ; d'autres, furieux, craignaient de le voir accepté à l'Académie et n'étaient pas satisfaits du tout qu'il ait eu leur adresse. Me voilà donc oblige de répondre, d'expliquer, de calmer tout le monde et d'assurer que je remettrai tout en ordre immédiatement.

Je n'avais pas eu le temps de répondre au prisonnier qui m'écrivait de nouveau qu'il avait 33 ans, deux enfants qu'il ne voyait pas sa famille etc. Mais ce début de relation me suffisait amplement. Je lui ai répondu que son poème ne passerait pas, qu'il n'avait aucun ordre à donner, que je lui interdisais d'écrire à nos délégués, qu'il répondait à mon amabilité en me causant des ennuis et un travail supplémentaire et que c'en était fait de notre correspondance.

Quelques jours plus tard je reçus une lettre de l'aumônier de la prison de la Santé me disant :"Madame, vos lettres avaient fait grand bien à cet homme. C'est un garçon intelligent mais immature, car il s'est élevé tout seul. Son père alcoolique le rouait de coups. Personne ne vient le voir. Il est récupérable. Il rêve de voir tout le monde heureux! Il rend service à ses camarades, fait le courrier quand c'est difficile. Pour vous dévoiler son caractère, ils l'ont surnommé Don Camillo ou Don Quichotte, et cela lui va très bien. Ne l'abandonnez pas, Madame, vous pourriez l'aider à supporter sa peine et peut- en faire un autre homme.

"Allons bon, me dis-je, voilà un devoir qui me tombe du ciel ; comme si je n'avais pas porté assez de fardeaux pendant ma vie! Une condamnation comme la sienne laisse supposer un casier judiciaire chargé. Qu'est-ce que je pourrais entreprendre pour ce garçon? Que sais-je de lui? Qu'il est franc, puisqu'il m'a avertie lui-même de sa peine, qu'il est orgueilleux, puisque c'est ce qui l'a fait agir. Ce défaut-là peut, quelquefois, faire naître des qualités, si on sait s'en servir. Par l'intermédiaire du prêtre, je sais qu'il est serviable, imaginatif, rêveur et qu'il croit en Dieu. Je vais essayer, la poésie m'aidera, même s'il n'a pas un don réel." Et soupirant, sans grande confiance, j'ai accepté ce devoir, avec l'enthousiasme d'un âne qu'on fait avancer à coups de fouet et qui marche parce que la route est là qui l'attend.

Ma route à moi était tracée par mes sentiments religieux ; j'ai parfois besoin de me faire pardonner, n'ayant pas la foi magnifique du charbonnier, adressant même des reproches au bon Dieu : - Pourquoi leur avoir donné le libre arbitre puisque les hommes sont méchants? - Pourquoi permettez-vous les cyclones, les famines, les inondations? - Si je manque la messe, j'adore entrer dans les églises pour y prier à plein coeur "afin d'avoir le bon Dieu à vous toute seule", m'a dit un prêtre ami. Enfin, une drôle de paroissienne qui ne s'est pas senti la force de résister à cet engagement, qui, par la suite, s'avéra parfois pénible, difficile, avec des passages décourageants, comiques mais nullement émouvants. Il fallu bien que Dieu s'en mêlât pour que deux êtres aussi différents de naissance, d'éducation, d'idées, arrivèrent à s'accepter, à se comprendre et à devenir de véritables amis très affectueux.

(article paru dans le numéro 43 de la revue l'albatros)

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Dualité

Le vice un jour dit à la vertu :

La belle, comment t'y prends-tu

Pour aller de ce pas?

Vraiment, tu me fais de la peine,

Un limaçon moins lentement se traîne.

Regarde un peu comme je cours

De-ci, de-là, par tout le monde.

Je fais plus de chemin

En un quart de seconde

Que tu n'en fais en quinze jours.

Pourquoi cette lenteur?

- Mon Dieu, voici, je pense,

Répondit la vertu, d'où vient la différence

Qu'entre nous deux on a vue de tout temps :

Moi, je monte ; toi, tu descends!

Nicolas Descamino (Staccato)

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