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C'est à Mme Mohammadi, mon professeur de littérature, que je dois l'amour de ma langue. Avant de la connaître, je n'avais jamais pensé que ma langue natale était particulière. Je la parlais, c'est vrai, et elle me permettait d'aller de A vers B par des chemins détournés mais, jusqu'alors, sa beauté m'était restée cachée. Mme Mohammadi était tellement imprégnée de cette langue qu'elle en avait pris les couleurs chatoyantes.

"Ecoutez-moi", disait-elle, avant de lire l'une des préfaces du Gulistan ("Le Jardin des roses") de Saadi :

Un jour de ma jeunesse, je me souviens d'être passé dans une rue où j'aperçus une beauté au visage radieux comme la lune. C'était vers la fin de l'été, quand l'ardeur du soleil dessèche les lèvres et que le vent brûlant embrase la moelle jusque dans les os. A cause d'une faiblesse de la nature, je me sentis soudain incapable de résister plus longtemps au soleil implacable et je fus contraint de chercher l'ombre d'un mur, espérant de tout mon coeur qu'un passant compatissant apaiserait ma soif et éteindrait d'un peu d'eau fraîche le feu qui me consumait.

Soudain, sous le portique ombragé d'une maison, j'aperçus une forme étincelante d'une telle beauté que la langue de l'éloquence serait impuissante à en chanter la grâce. Elle s'avança, telle l'aurore soulevant le voile de la nuit ou la liqueur de vie jaillissant d'une terre aride. Elle tenait à la main une coupe d'eau dans laquelle elle avait pressé une grappe de raisin avec du sucre. L'eau était parfumée de pétales de rose, à moins que ce ne fût le parfum de sa peau, lorsqu'elle me tendit la coupe de sa main gracieuse. J'en bus le contenu jusqu'à la dernière goutte et me mis à revivre. Ah, mais un verre d'eau ou même des fleuves entiers jamais n'apaiseront la soif de mon coeur !

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En farsi, la révélation de cet amour naissant est bien plus marquée. C'est comme si cette langue s'était donné pour seule mission de déclencher dans le coeur du lecteur la sensation d'eau fraîche au contact de lèvres desséchées ; de l'amour atteignant les fragiles racines du coeur afin d'y ranimer toute la poésie et la tendresse de la vie.

Politiser les cours de littérature persane n'avait jamais été le but de Mme Mohammadi. Mais comment éclairer la beauté, la subtilité et la paresse joyeuse de cette langue sans faire de politique ? Quand Mme M. découvrait un mot arabe incrusté dans notre langue, elle le remplaçait par son équivalent persan. C'était un acte politique, une action subversive, mais jamais il ne lui serait venu à l'idée de prononcer un sermon ou de prêcher. Elle disait simplement : "Ceci à la place de cela valorise le poème."

Petit à petit, tout m'était devenu clair. On peut lire des milliers de fois les vers et préfaces de Saadi, mais ne jamais éprouver la moindre émotion particulière. La littérature ne peut créer à elle seule la joie ressentie à la lecture de beaux textes, mais seulement l'exploiter. Un professeur de la subtilité de Mme Mohammadi est capable de réveiller cette joie, et c'est ce qu'elle fit pendant ses cours. Une fois la passion de la poésie éveillée, elle s'employa à aborder les thèmes nécessaires pour expliquer le pourquoi et le comment de nos émotions.

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On raconte qu'une fois, à la chasse, au moment où il s'apprêtait à mettre le gibier tué par Nushirwan, surnommé le Juste, on s'aperçut qu'il n'y avait plus de sel. On dépêcha un esclave au village, mais avant de le laisser partir, Nushirwan lui recommanda : "N'oublie pas de le payer et d'en donner le juste prix, sinon cela pourrait devenir une coutume qui ruinerait les villages." L'escalve répondit : "Mon maître, vraiment, pour une si petite quantité ?" A quoi Nushirwan répondit : "Dans le monde, l'origine de l'injustice fut d'abord sans conséquence, puis chacun y alla de la sienne, jusqu'à atteindre l'ampleur que nous lui connaissons aujourd'hui. "

Chaque fois que cela lui était possible, Mme Mohammadi soulignait les thèmes de justice et d'injustice chez Saadi, Hafez et Rumi. Là encore elle nous épargna tout sermon. Elle nous fit prendre conscience que les écrits des grand auteurs persans sur la justice et l'injustice formaient un contraste saisissant avec les discours mesquins des mollahs sur le bien et le mal, sur ce qui est juste ou non. Était-ce une insulte faite à Dieu de porter des chaussettes blanches, de parler ouvertement d'amour ? Où était la justice quand on jetait une jeune fille au cachot pour avoir laissé le soleil caresser sa chevelure ?

Mme Mohammadi ne nous confia jamais son secret, mis elle nous laissa le découvrir à notre rythme. Quand elle abordait Omar Khayyam, elle n'essayait pas de nous le dépeindre comme un héros, bien que, visiblement, il fût le sien. Elle se contentait de nous faire connaître son oeuvre et il devint le nôtre...

Dans presque chacun de ses quatrains, Omar Khayyam détruit le dogme des mollahs. Sa poésie est l'oeuvre d'un esprit curieux, ce qui est interdit en Iran, comme d'ailleurs dans les deux tiers de la planète. Le cadeau de Mme Mohammadi fut de nous montrer ce que devenait notre magnifique langue sous la plume d'un esprit curieux. Elle n'eut besoin de rien d'autre. La conclusion surgissait d'elle-même quand nous quittions le lycée à la fin de son cours, les cheveux (si nous étions des filles) soigneusement camouflés...

Les enfants que j'aurai un jour devront connaître la langue persane, l'anglais également, le français peut-être, l'espagnol l'italien, pourquoi pas, mais le farsi devra être leur première langue. je leur ferai découvrir non seulement Saadi, Hafez, Khayyam, Rumi, mais tous les auteurs iraniens contemporains. Ils liront également le code du Conseil des gardiens de la révolution, car je veux les entendre dire un jour : "Maman, pourquoi donc le conseil des gardiens a-t-il gâché une aussi belle langue pour de telles bêtises ?"...

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Zarah Ghahramani avec Robert Hillman Prisonnière des mollahs

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Récit bouleversant de sincérité, ce livre raconte au jour le jour cet emprisonnement et les tortures infligées, et fait la chronique douce-amère d'une jeunesse à Téhéran après l'instauration de la république islamique. Une expérience de la dictature qui règne en Iran...

Après sa libération d’Evin, on a interdit à Zarah de poursuivre ses études universitaires en Iran. Robert Hillman, écrivain australien dont elle a fait la connaissance en 2003 en Iran et qui l’a accompagnée dans l’écriture de ce récit bouleversant, l’a aidée à fuir en Australie, où elle vit actuellement. Zarah Ghahramani n’a aujourd’hui plus aucun avenir dans son pays.

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