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Le vieux pays

Il y a une chambre dans ce vieux pays, quand on en sort, on tourne légèrement à gauche, tu vois. Et puis il y a un long tapis qui couvre le sol. Il y a, sur la droite du couloir, une sorte de grande alvéole ou niche dans le mur. Il y a une statue qui y vit. Une statue en bronze. Beaucoup de gens ont écrit beaucoup de choses sur Moïse, mais personne ne le connaissait comme moi. Personne.

Une mère, ce n’est pas un père. Ce n’est pas pareil. On ne peut pas aimer une mère comme on peut aimer un père. Quand on aime une mère, c’est sans limites aucunes. On aime et l’amour se suffit à lui-même et s’auto nourrit. Tu aimes et puis il n’y a rien d’autre que l’amour.

Il y a un long tapis devant la statue dans ce vieux pays. Je passais mon temps, couchée sur lui. Il y a, je crois, la douleur qui m’amenait à toujours y revenir comme la mer revient au rivage. Inlassablement. Tu vois, c’était devenu presque une blague… Où est la petite, demandait celui-ci ou celui-là ? Elle est devant la statue… Comme toujours. Elle est devant la statue… Elle est devant la statue…

Une mère ce n’est pas un père. Quand tu aimes une mère, tu n’as pas besoin qu’elle soit comme ceci ou cela. Tu n’as même pas besoin qu’elle soit d’accord avec toi. Tu n’as pas besoin qu’elle pense comme toi. Tu n’as rien besoin, sauf ce lien étrange qui te comble à la folie et qui t’enveloppes et t’emportes dans un amour immobile qui t’éloigne du tonnerre qui gronde, un amour si fort et puissant qui t’emporte comme une vague.

Il y a la douleur qui ne me quittait pas dans ce vieux pays. Je me couchais sur le tapis, en chien de fusil. À l’endroit du tapis où je pouvais voir la statue. Il me suffisait d’aligner mes yeux ni trop haut, ni trop bas. Et puis je me balançais. Inlassablement. Comme une berceuse, mon corps roulait sur lui-même puis revenait sur Lui. Je me tenais le ventre et je roulais en pleurant. C’est souvent à travers des larmes que je le voyais vraiment, tu vois.

Une mère, ce n’est pas un père. C’est presque plus qu’un père. Car un père a des arêtes et des frontières. Une mère n’en a aucune. C’est tout rond, une mère. Tu l’aimes quoi qu’elle dise ou quoi qu’elle fasse. Il n’y a même pas de mots pour le phénomène. Tu deviens comme une extension de qui elle est, tu n’as pas besoin de parler de dire de faire quoi que ce soit. Juste être suffit amplement. Et elle t’emmène avec elle, peu importe où. Elle te sauve du noir. Elle t’emporte. Loin de la tempête. Et tu tangues entre l’adoration et l’extase.

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Parfois, je me levais pour lui parler silencieusement. Alors, tu vois, les yeux fermés, je passais mes doigts sur lui. Je partais de l’orteil de son pied gauche et puis je montais le long de son genou puis je caressais le bras qui tenait le ventre et puis je redescendais sur la robe jusqu’à l’autre pied et puis parfois je l’embrassais. Je touchais chaque frontière de son être. J’aimais bien le froid du bronze. J’ai toujours su qu’il avait froid. Parfois, je sillonnais sa barbe de mes doigts et je sentais des lettres que je parcourais à l’aveugle, les usant, inlassablement, chaque lettre sculptée dans chaque pli de sa barbe. Et puis, je reprenais ma place, à terre, un peu à ses pieds. Pour le regarder encore et encore.

Par foi, une mère, ce n’est pas un père. C’est plus puissant que Tout, une mère. Quand elle t’aime ou te rejette, il n’y a qu’elle qui puisse te faire mourir en ton être si elle te refuse ce qu’elle peut t’apporter. Elle t’emporte ou elle te noie. Elle te tient ou te tombe. Elle est l’étai ou le sable mouvant.

Il y a ceux qui ne voient rien et ne comprennent rien à la statue. Moïse, si tu le regardes bien, tu peux comprendre qu’il a mal au ventre. Si mal. Il s’accroche et puis il regarde ailleurs. Il cache sa douleur sous sa robe. Il a froid, Moïse, il resserre un des bras sur son corps en tenant les tables. Il s’accroche à sa barbe. Il s’accroche à ce qu’il peut. Si tu le regardes bien, tu verras qu’il regarde ailleurs. Tu peux deviner par la position de ses pieds qu’il est prêt à bondir, qu’il attend juste un signal. Pour s’encourir loin. Son pied est prêt. Il fait semblant d’attendre calmement. Mais il a mal et il a froid et il est prêt. Ceux qui ne le regardent pas vraiment inventent n’importe quoi. On ne sait pas combien de temps il résistera.

Une mère ce n’est pas un père. Une mère, tu peux t’y calfeutrer, mais tu ne peux pas t’appuyer. Si tu t’appuies, tu t’appuies simplement sur l’amour qu’elle te donne. Et si tu t’appuies sur l’amour qu’elle te donne, cet amour devient de plus en plus fort. De plus en plus riche. De plus en plus entier. Et tu peux t’y appuyer à l’infini jusqu’à t’imaginer en chien de fusil, les yeux fermés, dans ses bras pour toujours. Tu n’as même plus besoin de respirer. Tu es dans l’au-delà de l’extase.

Il y a les veines et les muscles que tu peux voir si tu regardes assez longtemps. Son regard est comme une serrure fermée. Mais tu peux deviner qu’il est en train de mourir. Tu peux deviner aussi que tout doucement il se transforme en animal. Tu peux voir la vie à laquelle il s’accroche qui s’en va. Mais il est fort. Il se tient. Il résiste.

Une mère ce n’est pas un père. Tu peux arriver à mourir devant une statue pour l’amour d’une mère : l’amour que tu attends, que tu espères qui te fait désespérer de n’être qu’une chose en perdition sans elle. L’amour infini comme seule issue à l’orage dont tu es l’otage. Pour ne pas mourir, seule, jour après jour. Alors dans ce vieux pays, tu pleures pour qu’elle t’emporte loin de la douleur. Peu importe le prix.

Merveille d'écriture, Béatrice à la plume si belle...

©Béatrice Brunengraber

http://www.beatricebrunengraber.com/

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