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La lisière de Dieu

Se préparer pour sortir dans le froid était un jeu pour moi mais pour elle un exercice sérieux. A trois ans, il n'était pas question de lui imposer quoi que ce soit alors je proposais ce manteau-ci ou ce manteau-là et après quelque secondes de réflexion, elle pointait du doigt la grosse veste Kanuk turquoise. Puis nous passions à la tête: ce bonnet-ci ou ce bonnet-là? Elle agitait alors le bonnet ajouré de petites coccinelles. Et les gants, ma petite Christine? Et alors elle rigolait en me lançant à la figure les moufles assorties au bonnet. Et tout comme elle, je riais de bon cœur.

...Quand je repense à cette époque, je la revois devant moi avec sa salopette rouge, son col roulé rose et son cardigan jacquard rouge et rose, assorti d'une lisière turquoise. Les hivers québécois sont violents, surtout à Saint-Adolphe-d'Howard et la neige y règne en maitre. Oui, je la revois, ma petite Christine. Celui qui n'a pas ressenti la félicité de l'avenir en regardant le visage d'un enfant ne connait rien de l'amour...

Je le lui avais confectionné ce beau petit ensemble: Deux pelotes turquoises, un peu de laine rouge et noire, quelques diminutions, le tout tricoté au point jersey sur des aiguilles circulaires avait suffit à donner un air de fête à nos sorties. Elle se laissait faire quand je l'emballais. Elle ressemblait à un petit tonneau, protégée de tous les côtés et bien au chaud. Elle me regardait impatiente, elle pétillait de bonheur.

...Je me souviens de la petite tache de naissance qui était encore visible juste au-dessus de la lèvre supérieure accentuant ses traits. Elle souriait "de travers", comme si le côté droit de son visage était plus heureux que l'autre donnant à sa joie un air timide et craquant. Ses yeux en amandes étaient prolongés de longs cils blonds qui s'estompaient sur un visage réfractaire à la servitude. Elle était colérique quand on ne lui donnait pas le choix pour toutes ces petites choses qui comptent dans la vie d'une fillette de son âge. Ainsi j'avais pris le parti de lui laisser un espace pour ses préférences quand je l'habillais ou la nourrissais, pour atténuer quelque peu cette dépendance qui la faisait parfois souffrir...

Et voilà que je plaçais le bonnet sur sa tête, alignant les petites coccinelles à la lisière de son front en bousculant quelque peu ses deux tresses blondes qui assagissaient ses cheveux longs et bouclés. Par dessus sa tête, en faisant de grands gestes pour la faire rire, j'ai rabattu le capuchon du manteau turquoise. Puis elle m'a tendu la main droite pour que j'y place la première moufle ; puis la gauche pour la deuxième. Elle avait à présent une rangée de petites coccinelles qui enserraient les poignets. Il faisait beau ce jour-là. Elle était prête à partir et son carrosse l'attendait devant la porte. Je l'ai installée dans la luge rouge en plastique qui ressemblait à une demi-sphère dans laquelle elle pouvait s'allonger, la tête légèrement relevée. Ainsi nous sommes parties, je la tirais derrière moi. Mes bottes s'enfonçaient dans le tapis blanc et mon cœur étourdi et enchanté se parfumait inlassablement de tendresse pour Christine.

... J'étais si insouciante avec l'insolence d'une jeunesse traversée par des rêves puérils, étrangère à tous les dangers. Je parcourais la vie comme on traverse une route de campagne peu fréquentée, avec négligence. J'aimais de la même façon, complétant qui j'étais égoïstement avec ce que Christine m'apportait... 

Elle riait aux éclats quand la luge passait sur une bosse ou quand tout à coup je commençais à courir pendant quelques mètres en faisant des grands gestes. Alors elle agrippait le bord de la luge en se redressant. Parfois je marchais à reculons pour la regarder, jetant de temps en temps un regard vers le terrain fermé et déserté pour l'hiver, là où mes pas allaient nous mener.

...La délicieuse sérénité du paysage. L'impression d'être seules au monde. La neige, cette alliée du bonheur qui tissait tant de souvenirs. Nous nous dirigions vers le lac du Cœur. Je le revois devant moi et la pente où nous avions maintes et maintes fois joué. Sur la droite, un peu en contrebas,  une longue et belle barrière blanche constituée de deux piquets éloignés. Entre eux deux planches horizontales clouées, la plus basse était élevée à cinquante centimètres du sol environ, fermant le passage vers cette partie-là du paysage...

Une fois sur place, je poussais légèrement la luge dans la pente et puis je courrais à côté d'elle pour arriver toujours un peu en retard vers le fond du terrain qui s'ouvrait quelques mètres plus loin sur le lac gelé. Et puis je la remontais inlassablement, essoufflée mais bercée par ses "encore" et "encore". La pente faisait bien cent mètres de long et nous avions toutes les deux les joues rouges, moi de fatigue, et elle d'un plaisir fou qui se lisait sur son visage. Et puis au bout d'un "encore" supplémentaire je l'ai à nouveau poussée pour la suivre en courant un peu plus lentement. C'est à ce moment-là que la luge a cogné quelque chose qui l'a fait dévier de sa course vers la droite. Christine, surprise, a bougé et la luge s'est un peu plus écartée de sa trajectoire, s'emballant, prenant de la vitesse pour foncer vers la barrière blanche que j'avais jusque là ignorée.

...En un instant: Le couperet qui cisèle un anéantissement palpable où s'étranglent à la même seconde remords, regrets et impuissance...

Incrédule, la voyant changer de direction et courant plus vite derrière la luge, j'ai hurlé: "SAUTE", la neige ralentissait chacun de mes pas. J'étais comme dans ces rêves où, le cœur dans un étau, l'on à l'impression de "marcher dans le vide", d'avancer sans avancer. En m'entendant crier, elle a commencé à hurler. Plus je courrais vers elle, plus la luge s'éloignait de moi, comme ces naufragés qui malgré leurs efforts et la rive à portée de vue n’arrivent jamais à l’atteindre et s'épuisent en vain. Elle a tendu les bras vers le haut sans se redresser sans essayer de descendre de la luge, fonçant vers la barrière blanche de plus en plus vite. Les moufles turquoises avec les coccinelles se tendaient vers le ciel.

...L'impression que tout s'effondre et que le monde s'arrête de tourner, cette panique indescriptible de mon être imbriqué dans le désastre qui était sur le point de survenir. Savoir tout de la fatalité imminente et ne rien pouvoir faire sauf crier...

Et puis, comme si Dieu avait figé le temps, la luge s'est immobilisée d'un coup sec. Christine avait agrippé de ses petites mains protégées par les moufles la barrière horizontale blanche, alors qu'elle passait sous celle-ci, les pieds devant.

... Une belle barrière blanche: deux planches horizontales entre deux piquets espacés. Et Christine qui s'accrochait avec la force de ses trois ans pour ne pas glisser dans le vide, la moitié de la luge déjà en équilibre sur le bord escarpé...

Quelques secondes plus tard, j'ai réussi à la rattraper. Son visage... Mon Dieu, son visage et son cri qui m'appelait...

... La peur qui s'était imprimée sur elle avait déformé jusqu'à dissoudre ses traits. La terreur avait mangé les signes d'espoir... On aurait dit que ses yeux et ses joues étaient déjà avant elle, tombés dans le ravin, qu'ils avaient avant terme embrassés leur destin et en portaient déjà les stigmates. Et malgré tout, ses mains, au bout de ses petits bras boudinés par son manteau trop épais, serraient si fort la planche en bois blanc, sans abdiquer. La luge glissait, insistait, le poids de son corps la précipitait vers l'avant... Chaque trait était empreint de cette détresse. Derrière la belle barrière blanche se tenait un  ravin si profond qu'on en voyait à peine le fond...

Je l'ai attrapée sous les bras. Elle a lâché la barrière et la tirant vers moi, je suis tombée à genoux. J'ai embrassé son front puis chacune de ses mains à travers les moufles et puis je l'ai serrée pendant ce qui semblait être une éternité. Elle a arrêté de m'appeler. Il n'y avait plus de soleil. Il n'y avait plus de neige. Il n'y avait plus de barrière. Il n'y avait plus de bruit. Ses bras ne bougeaient plus, retombant inertes le long de son corps. Restaient le battement de nos cœurs et ce sentiment indescriptible qui m'envahissait.

...Je ne sais pas comment la luge a pu dévier de sa route. Je ne sais pas comment ses petites mains ont réussi à arrêter la course folle pour s'agripper comme par miracle à la planche: ses petites moufles tenaient bons avec leurs coccinelles, ces bêtes à bon Dieu porte-bonheurs qui depuis le moyen-âge protégeaient tant de gens...

Christine c'était ma priorité, la savoir heureuse c'était ma priorité. Elle ne laissait personne décider pour elle. Elle choisissait ses vêtements. Elle choisissait la main qu'elle voulait donner pour mettre ses moufles, elle choisissait ce qu'elle voulait manger. Elle choisissait tout.

... A la lisière du vide, ce jour-là, elle a choisi de s'accrocher à la vie en renversant le destin et la barbarie de la sentence qu'une luge déviée de sa course, prise de folie allait lui imposer. Une luge sur le point de briser sa petite vie et par ricochet la mienne...

J'ai su enfin en la serrant contre moi, sans le moindre doute, avec la certitude mathématique des savants qui affirment que la terre est ronde, que Dieu existait.

...Non, ce n'était pas la lisière du vide mais la lisière de Dieu qui attendait Christine derrière la barrière et qui retenait la luge à l’équilibre précaire sur le point de basculer dans le vide. Aujourd'hui, quand j'y repense, j'en suis convaincue...

Après des minutes interminables, elle s'est arrêtée de pleurer et a commencé à trembler. Je crois que tout en elle se décrispait, la peur lâchant prise, le corps craquait étalant une vulnérabilité nouvelle. Ses lèvres bleues et ses traits transis de froid encore tendus affichaient une fatigue croissante. En me levant, la serrant toujours contre mon cœur, les yeux inondés de larmes j’ai vu la luge en contrebas, qui avait poursuivi sa course au fond du ravin. J’ai encerclé son cou, enfui son visage contre mon épaule et je me suis éloignée pendant qu'elle s'endormait.

...C'était il y a tant d'années. Depuis, j'ai revécu ce moment des milliers de fois. Savoir avec certitude que la vie allait basculer et puis le miracle imprévu qui vient donner une deuxième chance... Une deuxième chance à Christine et une deuxième chance à la jeune femme insouciante que j'étais... La clémence du ciel ce jour-là était au rendez-vous. Je n'ai jamais rien demandé à Dieu car j'ai été exaucée lors de ces secondes où je courrais après la luge et où je n'ai même pas eu le temps de prier ou espérer. Un vœu qui s'accomplit sans même qu'on le demande métamorphose celui qui est exaucé...

Je regardais Christine pour la première fois en sachant à présent qu'elle pouvait disparaitre, que la vie était d'une fragilité que je ne soupçonnais pas. Je décillais les yeux, l'enserrant plus fort dans mes bras le long du chemin neigeux qui nous ramenait chez nous. Consumée par ce qui aurait pu arriver, plaçant mes pieds dans les traces que j'avais laissées à l'allée dans la neige, je remerciais Dieu silencieusement à chaque pas.

© Béatrice Brunengraber ici

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