"Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles."Christian Bobin

Les cerises

Le sale gamin devait avoir cinq ans, pas plus. Il s’était isolé au fond de la cour dans un petit renfoncement terreux sur la gauche, à l’abri des regards. Il jouait avec une pelle et un seau métallique multicolore, bâtissant avec soin d’étranges monticules autour de chemins incertains tracés avec un bout de bois, une sorte de ville dont lui seul aurait pu en décrire les plans et où il régnait en Seigneur absolu. On va dire qu’il s’appelait Denis mais je ne me souviens plus de son nom. C’était un blondinet aux yeux bleus, assez joufflu. On pouvait lire dans son regard une arrogance diluée par une tristesse indéfinissable et il semblait perdu dans son monde, indifférent à son entourage.
 
Une vraie Reine n’admet pas de Seigneur sur ses terres et je n’allais pas faire d’exception à cette règle élémentaire, question de bon sens. J’étais intransigeante et j’étais fière de l’être. Mais après tout, je m’étais auto proclamée reine et j’acceptais volontiers qu’on me déteste. Le mépris était une arme dont j’abusais. Je détestais Denis. Il y a des sentiments qu’on ne sait pas expliquer et détester peut devenir une passion absolue. C’était le cas en ce qui le concerne, surtout depuis une semaine. Comme j’aimais l’observer en secret, me cachant derrière un arbre, me moquant de lui, les joues rouges de plaisir et le cœur exalté mais quelque peu serré par son indifférence. Le dégoût et la haine s’étaient alliés la semaine précédente quand je l’avais surpris à avaler des vers de terre. Il y avait eu autour de lui un attroupement d’enfants alignés en demi-cercle. Un a un il avait pris entre ses doigts chaque vers de terre, l’avait essuyé sur sa manche pour enlever l’excès de terre puis, avec un sens exacerbé du spectacle, avait présenté au public le vers gesticulant entre son pouce et son index avant de le porter à sa bouche. Il les mâcha un à un patiemment avant de les avaler fixant du regard la petite troupe ahurie qui l’encourageait. Au septième, sous les applaudissements alors que le visage crispé d’effroi par cette scène je réprimais l’envie de hurler « stop » pour ne pas paraître faible aux yeux de son public, ses yeux s’étaient remplis de larmes et je voyais qu’il faisait des efforts surhumains pour vaincre la nausée qui devait l’envahir. Xavier, son plus féroce adversaire en avait avalé six avant que son estomac ne capitule éclaboussant au passage ses chaussures, entraînant de nombreux rires moqueurs. Denis fut proclamé à l’unanimité « le roi du courage » et son regard fier, vestige de sa victoire, resserra les mailles de ma haine autant que de mon impuissance pendant que, le souffle coupé, mon cœur se brisait en mille éclats. J’enfermais à double tour mes larmes, serrant les dents pour ne rien laisser transparaître de l’émoi que son acte barbare avait suscité. Une reine ne pleure pas. Dégoûtant le Denis. Et ces pauvres vers de terre qu’il avait condamnés et massacrés pour la gloire ! Et je n’avais rien dit.
 
Il faisait froid ce jour là. L’automne était déjà bien avancé et le vent glacial de l’hiver à venir n’épargnait personne. Dans mon gros Loden vert trop grand pour moi que je devais user deux hivers encore, je pensais avoir un air imposant. Les manches retombaient camouflant mes doigts et je devais redresser les épaules pour faire jaillir mon index vers Denis en confirmant d’un geste le mépris que je ressentais pour lui.
- Donne-moi le seau !
 Celui qui se croit Seigneur ne s’abaisse pas à répondre à un ordre étant le seul à se croire habilité à « exiger » et donc sans lever la tête, assis jambes écartées il continuait nonchalamment sans se presser à remplir le seau de terre. Il m’énerve le Denis mais pour quoi et pour qui se prend-il ?  C’est qu’une reine ne peut pas être reine sans être d’un tempérament électrique… C’est mal me connaître de penser que j’allais accepter son indifférence et le buste fier même si mon Loden camouflait ma démarche, je fis quelques pas vers lui, écrasant au passage un des monticules de son royaume, pour lui arracher le seau. Tournant les talons, la tête haute, serrant le seau contre ma poitrine, j’étais fière de ma victoire.
 
Mais quel sale gamin ! J’avais à peine le dos tourné qu’il se met à hurler et pleurer comme un bébé. Cela m’inquiète car cela va attirer quelqu’un et face aux grandes personnes, je n’étais pas très courageuse. Je n’ai pas eu beaucoup de fois dans ma vie de remords pour un acte même si j’ai rempli mon quota de bêtises et d’erreurs. Je pense que cet acte-là est peut-être le seul que j’ai vraiment regretté. Cela m’a même métamorphosée de façon absolue. Trente-six ans plus tard je n’ai pas oublié et si j’avais pu changer l’histoire de l’humanité c’est cela que j’aurais changé en premier. Ce moment exact où le pire était sur le point de se produire.  Ce n’est pas jouer franc-jeu que de faire appel à quelqu’un en pleurant et en se faisant passer pour une victime. J’étais furieuse et les joues chaudes je guettais l’arrivée de la surveillante. Elle m’aurait dit : rends-lui son seau et m’aurait traînée par l’oreille en me sermonnant. Si j’avais voulu lui rendre son seau je ne l’aurais pas pris et ce n’est pas parce qu’il y a une étiquette avec marqué « Denis » sous celui-ci qu’il lui appartient ! Le seau est à celui qui le possède ! J’avais conquis le seau ! Il était à moi ! Honte sur lui de crier. S’il avait eu de l’honneur, il aurait accepté sa défaite ou alors il se serait battu pour le récupérer. Un vrai Seigneur n’aurait pas pleuré ! Le dégoût se rajoutait à la rage alors que mon être entier s’érigeait contre une telle injustice. Oui si j’avais pu changer l’histoire  j’aurais changé ce qui était sur le point de se produire.
- Denis tu n'es qu’un bébé !
Je m’entends encore prononcer ces mots en retournant vers lui  et je le vois lever les yeux rouges et bouffis, le dos complètement voûté, les jambes toujours écartées avec la pelle rouge en plastique près de sa cheville gauche. L’image s’est figée dans le temps, limpide. Aucun détail n’a fait place à l’oubli. Je ressens encore l’émotion violente et la haine que j’avais ressenti face à son abdication insolente.
 
Subir son premier blessé de guerre, cela remet les idées en place…  Je n’ai pas supporté de croiser son regard de chien battu. J’ai perdu le contrôle. Tenant le seau métallique  par l’anse, je me suis encore  rapprochée et d’un geste olympique de ceux qui lancent le poids je lui ai renvoyé le seau… Puisqu’il n’était pas capable de se battre pour lui, je n’allais certainement pas me faire punir par une surveillante qui n’aurait rien compris mais qui aurait comme à l’habitude pris le parti de celui qui offrait l’image de victime.
- Tiens ton bête seau !
Le malheur arrive même pour les reines et sans avoir visé, comme si le seau lui-même avait été doté d’une vie autonome et d’un sentiment de vengeance bien à lui, celui-ci fendit l’air à une allure étonnante et cogna de plein fouet le front de Denis.
 
Le sentiment de désintégration qui me frappa alors dans le ventre fut inoubliable. Une sorte d’effondrement intérieur... Une abîme s’ouvrit dans mon être. Le pire c’était le sang qui pissait du front coulant sur ses yeux, l’aveuglant. Il n’y a rien de pire qu’une tempête du cœur. Il avait levé alors une main tremblante vers la tête puis après avoir délicatement touché son front, il examina ses doigts, c’est alors qu’il amplifia ses cris. Je sentis mes jambes vaciller.  Je ne me rappelle plus bien la suite sauf les doigts de la surveillante agrippant mon oreille et me tirant vers l’école en hurlant sur moi.
 
Si j’avais pu réécrire l’histoire je n’aurais pas lancé le seau… Quant à saigneur Denis, la peur était plus grande que le mal comme dit la chanson même si la tête saigne énormément... Bien sûr il fut chouchouté et je devins encore plus ostracisée du monde où l’on me faisait pousser… Pire encore pour la première fois de ma vie je me sentais déracinée.
 
Dans les semaines qui ont suivi, j’observais Denis en cachette pendant que je sentais en moi une métamorphose que je ne pouvait pas contrôler. C’est dans ces circonstances que l’impossibilité de parler est survenue. Je bougeais les lèvres et malgré des efforts surhumains, les sons refusaient obstinément de sortir. Je n’ai jamais été attirée par les compliments ou les félicitations mais une expérience étrange m’attendait, parallèle à ma détresse. Les gens me félicitaient de ne plus parler, d’être si calme, de ne plus interrompre… Le plus étrange c’est que je ne ressentais pas l’envie d’essayer de leur expliquer que je n’y étais pour rien, que les sons étaient avortés dans la gorge et que rien ne passait plus… Depuis le seau. Depuis le sang. S’il fallait trouver une métaphore je dirais que j’étais à présent à côté de moi-même… Une « cassure » s’était produite. Non je n’avais plus le désir d’expliquer, juste l’envie de me cacher, de m’envoler loin de ceux qui étaient incapables de me comprendre ou de m’entendre.
 
J’aimais le grand jardin de l’école car il y avait tant d’endroits pour se cacher. Je connaissais tous les arbres. Je les avais nommés. Ils étaient les témoins secrets de mes conquêtes et je savais que dans le tourbillon de mots que je leur murmurais en silence, eux me comprenaient. Un royaume cela se construit et il faut des alliés. Les hêtres et les chênes me soutenaient, me donnait un abri et des repères. Au fond du jardin il y avait une grande clôture avec des pins. Cela sentait bon et j’aimais me cacher sous le plus grand d’entre eux. C’était presque Noël et le temps était humide et froid mais quel que soit le temps, on peut compter sur les arbres. Ils ne disparaissent pas à l’improviste. Il ne trahissent pas, ils savent garder un secret mais plus encore, ils savent écouter. Ils allaient me manquer pendant les vacances.
 
Denis était revenu le regard triomphant à l’école le lendemain. Le seau s’était autorisé à lui donner une leçon et il n’avait rien retenu. Ses trois points de suture camouflés sous un sparadrap lui donnait un nouveau statut qu’il savourait sans la moindre pudeur. Moi j’étais la mauvaise… Denis, roi des vers de terre et du seau avait à présent une cour de fidèles… J’en étais malade. Et les journées passaient ainsi. Denis chouchouté, moi muette, le cœur emprisonné dans une nuit de tristesse… Et puis on enleva les points de suture. Il restait une légère trace rouge sur le front. A la récréation, il retournait comme à son habitude dans son petit coin de terre pour jouer avec sa pelle et « son » seau. Je voulais lui parler pour lui dire que c’était scandaleux que tout ce qui était arrivé était de sa faute, qu’il aurait dû se battre avec moi plutôt que de pleurer comme une fillette. Qu’alors il n’aurait jamais été blessé. Mais j’en étais incapable. Je crois qu’à cinq ans, j’étais triste et je ne comprenais pas ce qui arrivait. Je me sentais décalée. Je n’étais plus sûre de pouvoir me « retrouver », de reconquérir mon royaume et de continuer à me battre pour en rester souveraine.
 
Celui que j’aimais le plus, c’était Victor, le plus grand des pins. Je l’avais nommé ainsi car cela ressemblait à mon mot favori : Victoire. A l’abri des regards, je m’étais appuyée sur lui. Le dos tout contre malgré les premières branches qui étaient basses et sous lesquelles j’avais dû passer pour me blottir contre l’écorce. J’étais sous un manteau de protection et personne ne pouvait m’apercevoir, surtout dans ce Loden vert qui était idéal pour le camouflage. J’aimais sentir mon dos contre Victor et je n’hésitais pas à m’appuyer sur lui de toutes mes forces. C’est je crois à ce moment-là, après avoir fermé les yeux quelques secondes que je les aies vues pour la première fois. Les cerises. Il n’y avait pas de cerisiers aux alentours. Les yeux écarquillés je me suis rapprochée. C’était bien deux cerises pendant d’une branche ! Avec prudence, j’ai un peu tiré sur une des tiges juste assez pour me rendre compte que ces deux cerises étaient effectivement bien attachées et n’avait pas été placées à califourchon par une personne qui tentait de me tromper. D’abord c’était l’ahurissement et puis je crois l’incompréhension totale. Le seau avait choisi de frapper Denis. Les cerises avaient choisi de pousser sur Victor. Juste avant Noël. Et moi je perdais mes repères.
 
Elle était belle Agnès avec son chignon retenu au dessus de la tête par un élastique bleu. Ses yeux en amande étaient doux et j’aimais la regarder, envoûtée par cette tendresse que je percevais dans son regard. C’était la seule surveillante qui était gentille avec moi.  Je l’entendis m’appeler tout en s’approchant du pin sous lequel j’étais camouflée. Je crois qu’à part elle je n’aimais personne dans cet école où j’étais la mauvaise, où personne ne me comprenait et où j’avais commis le pire crime, celui de blesser Denis. Personne n’aurait pu croire que ce n’était pas moi, que c’était la faute du seau. Je me suis accroupie pour lui faire signe de la main que j’étais là contre le tronc. A son tour elle passa sous les branches avec une dextérité déconcertante et j’étais heureuse qu’elle vienne vers moi. Je voulais lui expliquer pour les cerises mais je n’arrivais pas à parler et en la voyant si belle, je ne pus contenir mes larmes. Elle avait un manteau bleu et blanc avec de grandes poches. Un peu indécise, ne sachant pas comment gérer l’émotion violente que j’essayais de dompter, je regardais ses chaussures vernies tout en répétant son prénom dans ma tête. Puis, comme j’avais pointé le doigt vers Denis en lui disant « donne moi le seau ! » j’ai pointé le doigt vers les cerises avec un air incrédule. Agnès suivit mon geste et les vit à son tour. Ma plus grande surprise fut qu’elle ne semblait pas étonnée et qu’elle ne tendit pas la main pour vérifier qu’elles étaient effectivement « bien accrochées » à Victor. Non elle ne fit rien mais s’approcha de moi. Je n’aime pas trop les adultes ni qu’ils me touchent mais avec Agnès c’était différent. De sa main droite, elle me tendit la main et la mienne soudain s’y plaça. Elle guida alors nos mains réunies  dans la grande poche de son manteau. Ses doigts se resserrèrent sur les miens et je ressentis une chaleur indéfinissable, un apaisement aussi. Je ne sais plus combien de temps nous sommes restées là sans rien dire à regarder les cerises. Elle n’a pas prononcé un seul mot mais sa main au creux de la mienne me réchauffait et je sentais dans la force de cet instant, émerveillée par le mystère des cerises, qu’elle m’aimait. J’aurais voulu rester auprès d’elle pour toujours pendant que mon cœur sortant d’une tempête ressentait pour la première fois la paix.
 
Quand mes doigts ont quitté sa poche, je savais à nouveau parler et pendant les trois jours qui suivirent, je suis retournée à chaque récréation sous les branches de Victor pour voir les cerises.
 
Et puis les vacances de Noël sont arrivées. Pour moi et pour Denis. Pour les cerises aussi. Deux semaines où je ne pensais qu’à elles et à la seule question qui m’interpelait : seraient-elles là à mon retour ? Non, les cerises n’étaient plus là. Pendant le reste de l’année où j’étais dans cette école je suis retournée tous les jours sous les branches de Victor pour vérifier et espérer leur retour…
 
Et puis j’ai grandi, j’ai oublié les cerises et Denis. J’ai oublié Agnès. L’école existe toujours. Il n’y a pas longtemps, le 24 décembre, je me suis perdue dans cette partie de la ville où je vais rarement sauf pour faire quelques achats de Noël et je suis tombée par hasard sur cette école. J’ai tout à coup, trente-six ans plus tard, repensé aux cerises. Je me suis garée en double file et le cœur tremblant j’ai poussé la barrière blanche. A ma grande surprise elle n’était pas fermée à clé. Il n’y avait personne. C’était les vacances scolaires…  J’ai retrouvé le jardin qui me paraissait bien plus petit et d’un pas hésitant, presque comme une voleuse, jetant un regard furtif à droite et à gauche, je suis allée vers Victor. En me baissant, j’ai franchi, comme dans un rêve les branches en retrouvant les émotions de mes cinq ans. Non les cerises n’étaient plus là. Je savais dans mon cœur qu’elles n’y seraient plus. Mais j’ai pensé à Agnès et j’ai senti ma main si vide soudain. Je ne sais plus combien de temps je suis restée à revivre ce qui m’avait meurtrie, enfant…
 
En rebroussant chemin je suis passée devant le royaume de Denis, ce pitoyable mètre carré où il changeait le monde avec sa pelle et son seau. Je suis alors tombée nez à nez avec une femme d’un certain âge qui vint vers moi le regard souriant. A cinq ans je ne devais pas justifier ma présence en ces lieux mais là je me morfondais en excuses en disant que j’avais été élève ici et je venais juste revoir par curiosité le jardin où j’avais joué… Nous parlons un petit peu et elle me dit qu’elle est à présent directrice et qu’elle travaille là depuis plus de trente ans… Je lui parle d’Agnès. Elle me demande si je suis sûre de son prénom. Je confirme. Je lui raconte alors l’histoire du seau et la blessure de Denis. Elle me dit « oui je me souviens bien c’était à mes débuts. Alors vous êtes celle qui a blessé Benoît… »  Benoît mais oui il s’appelait Benoît, pas Denis. « Je me rappelle bien de vous. Vous n’étiez pas facile » rajoute-t-elle en me faisant un clin d’œil. Elle a un air songeur et elle rajoute : « vous savez, nous n’avons jamais eu d’Agnès ici, je m’en serais souvenue…» Gênée, je ris essayant tant bien que mal de contenir mes larmes.
 
Quelques minutes plus tard je prends congé d’elle avec soulagement et refermant derrière moi la petite barrière blanche qui sépare le jardin de mon enfance du reste du monde, je laisse mes larmes couler en regagnant ma voiture. Je la vois encore Agnès si belle avec les grandes poches de son manteau. Je revois ma main dans la sienne. A l’abri. Je revois son regard doux. Oui Agnès existe…Je l’ai vue et  je ne mens pas car on ne peut pas mentir sur une chose aussi grave que l’amour qu’on reçoit.

© Béatrice Brunengraber

Sur le blog de mon amie Béa, avec son autorisation : nouvelles et poèmes beatricebrunengraber

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