lefauteuil

Le fauteuil est occupé

 Pour F.

Il y avait dans le salon, un fauteuil confortable où les jambes sur l'accoudoir, je pouvais lire, dos à la fenêtre. J'adorais ce fauteuil. Mais ma sœur, hélas, l'aimait aussi. Chaque soir en rentrant de l'école, nous nous battions comme deux tigresses pour nous y assoir. La porte d'entrée s'ouvrait et nous courrions à perdre haleine à travers le petit hall délaissant nos cartables sur le sol, puis nous passions la porte du petit salon sur la droite en nous cognant contre le battant de la porte. Quand fièrement j'arrivais avant elle et m'asseyais dans le fauteuil convoité, elle me tirait par les jambes jusqu'à me faire glisser sur le tapis, je m'accrochais désespérément à l'un des accoudoirs pendant que, de l'autre main, je l'agrippais par les cheveux. Et elle riait car elle avait bien plus de force que moi. Et elle riait car je ne lui faisais pas mal. Et moi je glissais en hurlant. La rage motivait mes pleurs pendant que mes doigts impuissants suivaient leur destin d'abdication, relâchant au bout d'un moment par épuisement l'accoudoir que j'aimais tant. A leur tour, comme un destin déjà tracé, les doigts résignés de l'autre main libéraient les cheveux de ma sœur pendant que, le sourire triomphant, telle Sissi l'impératrice, elle savourait sa victoire, assise le dos bien droit dans le fauteuil tant convoité.

Le fauteuil avec son cuir brun et souple et les petits clous le long des accoudoirs... Il venait de France avait déclaré mon père. Chaque fois que nous passions la porte de l'immeuble où nous habitions au deuxième, mon cœur se serrait à deux reprises: deux petites douleurs qui pulsaient l'une après l'autre au sein de ma poitrine. La première liée à l'angoisse de ne pas arriver avant ma sœur dans le fauteuil et la deuxième qu'elle me le reprenne si par miracle je parvenais à m'y installer avant elle. Chaque soir, nous nous disputions et mon père nous écoutait sans jamais dire un mot.

Et puis, tante Sonya est tombée malade et ma mère avait dû nous quitter une semaine pour aller lui prêter assistance.

Deux jours après son départ, quelque chose arriva qui bouleversa ma vie. Mon père avait déclaré en mettant la clé dans la serrure de l'appartement:

-"A partir de demain la première qui dira en plaçant son pied droit sur le paillasson :"le fauteuil est occupé" pourra l'utiliser selon son bon vouloir et se le réserver pour toute la soirée!"

Ma sœur et moi nous nous sommes regardées puis avons dévisagé notre père. Son air grave et ses traits tendus nous surprîmes même si sa voix était comme à l'habitude douce et pleine de bienveillance. Ma sœur était contrariée car elle aimait me déloger du fauteuil vu qu'elle était de deux ans mon ainée et par conséquent beaucoup plus forte. Moi, j'étais incrédule, sous le choc et le charme de cette déclaration paternelle. J'avais le sentiment qu'il tenait à réparer une injustice dont il avait été le témoin muet pendant de nombreux mois. Mais c'était mal connaitre mon père.

Le jour suivant commença dès lors un nouveau jeu. Tamara et moi nous criions infailliblement en touchant du pied le paillasson: "le fauteuil est occupé" et nous nous le réservions tour à tour. Mon père, arbitre malgré lui, riait de bon cœur. Il était bien convenu que même si le fauteuil était vide, personne n'avait le droit de s'y installer sauf celle qui avait été la plus rapide à le revendiquer... Je le vois bien ce fauteuil où j'étais assise pendant que Tamara souriante tournant autour de lui, tricotait déjà les rêves du lendemain pour arriver à, cette fois-ci, être la première à dire :"le fauteuil est occupé". Et moi, je pouvais enfin savourer le plaisir de lire mes livres favoris sans craindre qu'elle ne m'en extirpe par la force. Parfois par cruauté calculée, je le laissais vide et le  regard hautain, la tête bien haute, je lui faisais comprendre silencieusement qu'elle ne pouvait pas s'y installer.

La belle galette de rembourrage n'était pas, contrairement au reste du fauteuil, en cuir mais était recouverte d'un velours marron. J'y dessinais des formes éphémères simplement en passant les doigts sur lui pour ensuite d'un geste magique les effacer en replaçant correctement les fibres du velours. J'aimais également promener mes doigts sur les clous cuivrés en les comptant méthodiquement chaque fois que je gagnais le "droit" de m'y assoir. Avec fierté, le fauteuil affichait quatre pieds en bois vernis. Sur sa droite, il y avait une petite table ronde avec tous les accessoires d'un fumeur invétéré: porte pipes, cendrier et divers outils dont je n'ai jamais su les noms. Parfois j'ouvrais le pot à tabac et je m'enivrais des effluves. Cette odeur là. Cette odeur savoureuse à tout jamais associée à mon père que je reconnaissais entre mille... Avec un des outils qu'il utilisait pour tasser le tabac, allongée à plat ventre sur le tapis, j'avais gravé à l'insu de ma sœur l'initiale de mon prénom à l'arrière d'un des pieds. Le plaisir que j'avais ressenti ce jour-là était indescriptible même si le fauteuil en réalité, appartenait à mon père. Il l'utilisait quand nous dormions pour y fumer et lire. Mon père nous laissait croire qu'il était à nous. Mon père nous laissait croire beaucoup de choses. Enfin, c'est ce que je pensais...

Dans le petit appartement, il n'y avait qu'une chambre pour ma sœur et moi. Nous avions rapproché nos lits l'un contre l'autre et chaque soir, emmitouflées sous la grande couette, je lui racontais l'histoire de Lady Mouche. Et ma sœur écoutait inlassablement les aventures que j'inventais. Je ne savais jamais ce que j'allais dire et pourtant, l'existence de Lady Mouche prenait consistance au fil de nos soirées. Elle avait une vie active, Lady Mouche et moi j'aimais bien expliquer, "sur-expliquer" et lui faire entendre tous les détails qui tissaient sa vie. Tamara, c'était le meilleur public qu'on puisse avoir. Elle adorait mes histoires et malgré nos disputes concernant le fauteuil, nous nous aimions profondément. C'est ainsi que le lundi, Lady Mouche était une grande star. Le mardi, dans de grands fauteuils beaucoup trop grands, nous imaginions que nous la regardions sur un écran géant en mangeant des chocolats pendant qu'elle incarnait une reine d'un pays lointain. Le mercredi, Lady Mouche mourrait dans d'atroces souffrances par un égorgeur en cavale pour renaitre comme par magie le jeudi. Parfois elle riait aux éclats en me tapant du pied sous la couette l'air de dire "vraiment, tu exagères" et cela m'encourageait à raconter encore et encore jusqu'à ce que Tamara s'endorme parfois sans entendre la fin de l'aventure.

La nuit qui précéda le retour de Maman, il neigeait fort et je fus réveillée par le vent qui soufflait. Je me levai sur la pointe des pieds pour ne pas déranger Tamara et je soulevai en tremblant le bord du rideau. Le bruit était étrange. De gros flocons s'écrasaient tels des insectes sur la vitre. Une sorte de massacre méthodique orchestré par les flocons qui s'auto-sacrifiaient avec violence et semblaient ordonner à la fenêtre de céder et de s'ouvrir. J'avais si peur. Je n'étais pas sure que la fenêtre puisse résister longtemps. Frigorifiée mais sans faire de bruit, je mis mes pantoufles et mon peignoir et je me dirigeai vers le salon éclairé seulement par une lampe et les buches qui brulaient dans la cheminée et qui réchauffaient la pièce. Le visage de mon père était encadré par une étrange pénombre. Je m'arrêtai dans l'entrebâillement de la porte, le regardant d'un œil hésitant pendant que l'ombre des flammes dansait sur ses joues.

Mon père avait les cheveux châtains. Son front était légèrement dégarni. Ses yeux verts étaient comment dire? accessibles, oui et même disciplinés, tournés vers le monde, intrigants et surtout remplis de cette bonté inimitable qui l'habitait. Des yeux disciplinés par l'envie de partager et de comprendre. Il était horloger et il connaissait tout sur le temps et les horloges. Ma sœur et moi, nous l'appelions "Papatictac".

Je pressentis qu'il savait que j'étais là car je voyais un léger sourire se dessiner sur ses lèvres. J'aimais l'observer. Comme une partition déjà écrite où il suffisait simplement d'attendre le bon tempo où il lèverait les yeux faisant semblant de me voir et moi faisant semblant d'être surprise, j'attendis, les yeux un peu baissés. Le sourire de mon père...

"C'est encore Lady Mouche qui t'empêche de dormir?"

Je hochai "oui" de la tête avançant timidement de quelques pas, n'osant pas croiser son regard. Déposant son livre et sa pipe, il m'ouvrit les bras. C'était le signal que j'attendais pour courir vers lui. En murmurant théâtralement des onomatopées bizarres de celui qui fait un effort considérable, il me souleva et je me blottis contre lui.

"J'ai peur de la neige. Les flocons s'écrasent si fort contre la vitre et Maman n'est pas là...".

Il reprit son livre d'une main et il  commença à faire semblant de lire tout en parlant. Comme pour me dire, tu vois je te raconte ce que j'ai lu un jour dans un livre. Ce n'est pas moi qui parle. Je te transmets simplement un savoir que j'ai appris. Moi je savais qu'il n'y avait aucun livre qui pouvait savoir ce que mon père savait. Et je l'écoutais en faisant semblant de croire qu'il avait appris ailleurs qu'en lui ce qu'il connaissait. La magie de mon père, c'était ça.

"Croire que la neige est dangereuse, c'est croire à la peur que tu ressens. Les flocons, ce ne sont que des flocons. Ils sont dehors. Ta peur, elle est à l'intérieur de toi, ici tu vois? rajouta-t-il en plaçant sa main gauche sur mon cœur. Les flocons n'y sont pour rien. Ils ont peur de ta peur, c'est pour cela qu'il s'écrasent. mais toi tu as peur d'eux depuis quand?"

"Depuis que je me suis réveillée et que j'ai entendu le bruit et que Maman n'est..."

"C'est la tempête dans ton cœur qui te fait peur. Ce n'est pas la tempête du dehors. Les flocons, tu les connais. Tu les as déjà vu. Même s'ils font parfois du bruit, tu sais combien ils sont doux et inoffensifs. Ils naissent dans les gros nuages et puis quand les nuages sont tellement pleins, ils deviennent si lourds que pour les soulager, les flocons décident de descendre sur la terre. C'est comme s'ils tombaient doucement d'un grand nid pour couvrir la ville d'un tapis. C'est ce que disent les livres qui s'y connaissent en nuages".

Je fis "oui" de la tête et il poursuivit:

" Tu vois, comme les mots sont magiques? Juste en te racontant une histoire je peux te faire aimer les flocons. Il y a cinq minutes tu les détestais et maintenant tu les aimes. Alors quand tu parles il faut toujours que ce soit clair pour toi. Il faut que tu réfléchisses à ce que tu dis quand tu dis un mot. Il faut que tu repenses à la peur de ce soir. Le fauteuil par exemple sur lequel nous sommes. Il n'est pas à toi. Il n'est pas à Tamara. Il n'est pas à Maman..."

Et au moment où je sentais qu'il allait divulguer qu'il était à lui, il me souleva, me fit pivoter face à lui jusqu'à ce que je me tienne debout. Il posa ses mains d'un geste solennel sur mes avant-bras en me regardant droit dans les yeux et murmura:

" Il est à nous, tous. Avoir quelque chose à toi ne suffit pas si tu ne peux pas le partager. Un flocon tout seul ne fait pas la neige. Il disparait en un instant dans ta main."

Avec la force de ses doigts il imprimait ses mains sur moi comme pour me soutenir tout en continuant à me regarder fixement. A un moment, je ressentis le petit tremblement de terre d'une toux qu'il n'arrivait pas à contrôler. Cette intensité de son regard discipliné par l'envie de partager et de me faire entendre quelque chose que je ne comprenais pas encore tout à fait bien me fascinait. Puis il s'arrêta quelques secondes de parler, le dos un peu vouté, toujours penché en avant, il plaça ses paumes sur mes joues.

"Tu sens la chaleur de mes mains?"

Je ne répondis pas car son regard était trop fort. Je n'arrivais pas à m'en détacher. J'étais comme hypnotisée.

"Cette chaleur que tu sens, c'est l'amour. Quand tu regardes la neige, quand tu regardes le ciel, quand tu regardes ta sœur, quand tu regarderas Maman demain ou tous ceux que tu aimes, cette chaleur dans ton visage doit passer dans ton regard puis dans ton sourire et doit transparaitre pour que l'autre puisse savoir que tu partages quelque chose de toi quand tu lui parles. Tu n'es pas comme un flocon de neige isolé. Ce que tu donnes à l'autre, tu ne le perds pas. Bien au contraire. Tu n'es pas destinée à être seule, comme certains flocons perdus. Tu fais partie d'une famille. Une famille unie. Même si Maman est temporairement absente. Méfie-toi plus tard des souvenirs et de tes peurs. Il ne faut pas que tu te souviennes simplement de la neige. Il faut que tu la comprennes".

Trainant sur chaque syllabe, comme pour imprimer à jamais son discours, il poursuivit.

"Mon travail de Papatictac, c'est de t'apprendre à penser mais ton travail c'est de comprendre pourquoi tu penses à ceci ou cela. Apprendre ne sert à rien si tu ne comprends pas pourquoi tu penses."

Un autre petit tremblement de terre dans le fauteuil nous interrompit et il toussa à nouveau.

"Tu vois je tousse et je continue à fumer. Je sais que c'est mauvais et pourtant... "

Il me reprit à ce moment dans les bras. Je scrutai alors un à un tous les accessoires de fumeur sur la table à côté de moi.

"Je ne devrais pas fumer si cela me fait tousser, es-tu d'accord?"

Je fis oui de la tête.

"Mais ce n'est pas à toi de me le dire. C'est mon travail à moi de le savoir et de comprendre pourquoi je fume. Toi par exemple, quand tu fais quelque chose que tu ne devrais pas faire, c'est important que tu réfléchisses. Tu peux te guider car tu sais ce qui est bien et ce qui est moins bien. Le flocon n'a pas le droit de te faire peur. C'est toi qui gouverne ton navire. Ce n'est ni moi, ni Maman, ni la neige. Parfois, nous faisons des choses que nous ne devrions pas mais ce qui compte, c'est d'y faire attention. Tu vois, je tousse et pourtant je continue à fumer mais j'y réfléchis pour essayer un jour peut-être d'arrêter."

C'est à ce moment précis qu'il s'arrêta de parler et blottie dans le creux de son bras, je fermai les yeux pendant qu'il se replongeait dans le livre qu'il lisait avant mon arrivée. Bercée par les mots qu'il avait prononcés, je pensai à Tamara et je savais que demain, je lui raconterai l'histoire de Lady Mouche et des flocons de neige. Je savais aussi que demain, je courrai moins vite pour qu'elle puisse dire la première "le fauteuil est occupé". Je sentis alors sur mes joues une chaleur bienvenue qui s'étendait sur mon visage pendant que je me réjouissais du plaisir que j'allais ressentir à voir ses yeux briller de joie. J'entendis une dernière fois cette toux chronique qui ne le quittait plus et le sourire aux lèvres, je m'endormis dans ses bras.

© Béatrice Brunengraber

Merci à Béa de m'avoir proposé de déposer cette très belle nouvelle sur ce blog.

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