Violence des cités.      

Face aux émeutes actuelles, j’aurais bien envie de reprendre le "discours" que je me tiens parfois : "je n’excuse pas la violence des jeunes qui vivent dans ces environnements, mais je la comprends" ; comme une certaine gauche républicaine ne cesse de le dire…  

D’ailleurs, c’est ce que je me dis chaque fois que je dois me rendre à la cité administrative de Bobigny ou en repassant dans une cité de Sevran où j’ai vécu quelques années durant mon adolescence, il y a 35 ans… En fait, chaque fois que je vais dans ce genre de lieu, je me dis que jamais je ne pourrai vivre là-dedans sans me sentir mal, à plus ou moins brève échéance… C’est comme, quand je pense, par exemple, aux jeunes Palestiniens des zones occupées ; est-ce que nous ne serions pas tous dans un état de haine permanent, si nous avions subi ce qu’ils ont subi ? Si nous avions 15 ans aujourd’hui dans un territoire occupé, est-ce que nous ne serions pas parmi ceux qui lancent des pierres ou même pire ?...  

Oui, des favelas de Rio à Gaza, c’est pareil partout… Finalement, est-ce qu’en naissant et en vivant dans un ghetto à misère, il n’est pas inscrit quelque part qu’un pourcentage plus que significatif d’humains finira par choisir la violence ?  

Je souhaiterais proposer une expérience à tous ceux qui ne comprennent pas et n’excusent pas ces actes. Qu’ils aillent vivre en immersion dans ces "cités difficiles" dites "sensibles" (ce qualificatif est un vrai euphémisme, une sorte d'allégorie cruelle à la mesure de l'incurie des politiques), sans travail, sans occupation, sans perspective de sortir de cet endroit, pour voir combien de temps ils arriveront "à tenir" sans acheter une parabole télé, sans antidépresseur ou anxiolytique, sans développer le sentiment qu’ils sont des "moins que rien", sans avoir envie de buter leur voisin, sans haïr et rendre responsable la terre entière de leur condition, sans ressentir que commettre des actes désespérés ou insensés devient une option possible…  

Au premier rang de tous ceux qui devraient faire cette expérience, il faudrait envoyer tous les architectes et les décideurs qui ont participé à la création de cette urbanisation concentrationnaire absurde. Comment peut-on vivre dans un endroit où l'on ne peut que dormir et où toute autre activité demande de se déplacer en dehors "du village" : travailler, consommer, se divertir, se cultiver, s’aérer, rencontrer d’autres humains, se soigner,… Quels liens sociaux est-il possible de créer dans ces conditions ?  

Qu’est-ce que je serais devenu, si je n’avais pas eu la chance d’être inscrit à un lycée parisien et si je n’avais pas échappé, de cette façon, à l’enfermement qui m’était proposé localement ? Cela n’a pourtant pas empêché ma révolte… J’ai fait partie de cette génération des années 70 qui pensait qu’elle arriverait à changer le monde. Mais qu’est-ce que j’ai changé ? Comme beaucoup après le militantisme pur et dur, où nous avons été à deux doigts d’adhérer à la lutte genre Action Directe (finalement perçue comme une nouvelle forme de fascisme), j’ai voulu apporter le changement là où je me trouverais, sans oublier "de me changer moi-même"… J’y ai cru longtemps, jusqu’à ce que la réalité ne me rattrape… Jusqu’à ce qu’une certaine gauche déclare avoir fait son deuil des utopies socialistes et enterre ses projets de société différente sous le sacro-saint principe de réalité…

Qu’est-ce que ces jeunes peuvent espérer aujourd’hui ? Un monde, où la seule loi qui s’impose à tous et où le seul projet de société sont ceux de la concurrence des misères à l’échelle mondiale ; un monde où on leur fait envier chaque jour à la télé ceux qui ont réussi et ceux qui ont le pouvoir sans aucune pudeur, ni honte, pour les 7 millions de Français qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Finalement, ces jeunes, ils ont parfaitement compris ce qui les attend… Dans 10 ans, à part dans les pays entrant, toute la classe ouvrière européenne aura disparu, il ne restera plus que des riches, des intermédiaires au service des riches et beaucoup de pauvres ; les protections sociales auront disparu, il ne restera plus que la charité et le chacun-pour-soi… Et face à ça, quelles solutions, quelles propositions apportent nos hommes politiques, aussi bien de gauche que de droite ? Entre une identité de "racaille" et celle d’un assisté social, qu’est-ce que vous choisiriez vous, pour retrouver un minimum de respect de vous-même et pour vous sentir un peu plus fort ? Dans ce désert de perspectives, l’intégrisme musulman ou vivre sans loi ne me semblent pas des options si insensées…  

La démission des pères n’est pas effective que dans ces ghettos à misère, peuplés de familles déchirées, elle l’est aussi dans nos systèmes sociétaux et politiques. Rendons grâce à Sarkozy, avec toute l’imbécillité brutale (non dénuée d’opportunisme et de roublardise électoraliste) dont il fait preuve, qu’il ait permis à ces jeunes de trouver quelqu’un à affronter, il en va de la survie de leur identité… D'ailleurs, une des plaintes formulées par ces jeunes n’est-elle pas qu’ils en ont assez qu’on leur demande 4 fois par jour leurs papiers d’identité (comme à mon époque à ceux qui avaient les cheveux longs) ? Comme si on voulait constamment leur demander : "t’es qui toi ?", "est-ce que tu as le droit d’être là ?" ; et non accessoirement en leur rappelant par ces actes : "je t’ai à l’œil", "je te rappelle que tu es un suspect et qu’aux yeux de ceux qui ont le pouvoir tu ne vaux rien", …  

Comme programme de prévention, d’insertion et d’espoir, c’est un peu léger… et effectivement, je comprends que ça finisse par les rendre un peu plus fous qu’ils ne le sont déjà…  

Alors aujourd’hui, on voudrait s’étonner qu’il n’y a plus de mots, qu’il n’y a plus de justification affirmée, qu’il n’y a plus de revendications, qu’il n’y a plus que la violence, soi-disant gratuite… Même les journalistes qui essayent d’aller sur le terrain pour comprendre se font caillasser et se heurtent à des réactions qu’on ne pensait pouvoir rencontrer que dans les hôpitaux psychiatriques. Mais dans nos systèmes qui engendrent des psychotiques, finalement ce qui est étrange, c’est que cela ne soit pas plus grave…  

Qui, ces jeunes ne croient plus en rien, oui ces jeunes sont fous de douleurs, oui nous ne comprenons rien, oui nous sommes responsables d’avoir accepté pour eux qu’ils puissent vivre sans rien espérer, oui nous sommes coupables d’avoir renoncé à changer la société.  

Si on veut juger du degré ultime de désespérance, qu'y a-t-il de plus symptomatiquement suicidaire que de brûler chez soi, plutôt que de chercher à se venger de ceux que l’on tient pour responsables ? Rien que ça devrait bouleverser tous ceux qui essayent de comprendre que le bout du bout est atteint, et qu’après il ne reste plus que la mort réelle… la sienne ou celle des autres considérées comme un acte banal…  

Qu’est-ce qui ne va pas dans notre monde, dans celui qui permet cette profusion de kamikazes et de bourreaux aveugles ? Cette nouvelle forme de "lutte", totalement nouvelle dans l’histoire de l’humanité par sa généralisation ne semble interroger personne. Moi, elle me terrifie. Il y a toujours eu des humains prêts à mourir pour leurs idées, mais en luttant, en se battant contre ceux qu’ils considéraient comme leurs ennemis. Quel cap avons-nous franchi pour que les nouvelles formes de luttes soient de brûler au bas de chez soi ou de se faire sauter dans un bus avec des inconnus ? Comment cela est-il devenu possible ? Qu’avons-nous laissé faire pour que des humains en arrivent à ce niveau de désespoir et de non-sens apparent ?

Finalement cette violence sans mot, sans explication a du bon. Elle tente de rétablir un dialogue, celui de la jungle, du rapport de force, de la recherche des limites, de l’affrontement avec le père qui a trahi leur avenir ; elle essaye de faire survivre une identité face à des pouvoirs tellement bien pensants qu’ils ne sentent même plus le mépris qu’ils déversent à chacun de leurs mots et de leurs actes... Aussi affreuse que cette violence puisse être pour ceux qui la subissent, c’est une grande bouffée d’oxygène pour cette société sous neuroleptique télévisuel ou médicamenteux, qui ne vit plus la réalité, qui ne fait que la subir, bien à l’abri dans leurs petits îlots "d’avantages acquis"…       

Alors, aujourd’hui, tout bien réfléchi, il serait plus juste de dire : "je ne comprends pas ces actes, mais je les excuse" ; comme beaucoup, je suis responsable de la désespérance que je me suis créée en renonçant à mes utopies et de la violence que j’ai ainsi autorisée...

Solutions-politiques le blog d'Incognitototo

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