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...Fred est une espèce de vieux beau, bronzé du 1er janvier au 31 décembre, qui s'est convaincu que puisque je travaille dans sa collectivité, je lui doit allégeance. Évidemment pas une allégeance intellectuelle. Sa galanterie es ses manières de gentleman lui ont valu le surnom de Fred-les-mains-baladeuse.
Les conseillers municipaux ont quelques heures de vol : ils sont à peine moins vieux que les sénateurs, c'est dire... Sauf que s'ils ont approximativement l'âge de Paul Newman dans le Verdict, physiquement, ils sont son antithèse.
La plupart d'entre eux se sont pourtant tragiquement auto-persuadés que le pseudo-pouvoir qu'ils détiennent les rend irrésistibles aux yeux des femmes. Jeunes, évidemment. Parce que la sexagénaire ménopausée et grisonnante, ils l'ont déjà dans leur lit. Et comme une cour de flagorneurs leur lèche les Weston à longueur de journée, ils finissent par être convaincus de leur puissance. Et donc de leur séduction.
Et, malheureusement pour moi, l'élu en charge du Protocole ne déroge pas à la règle.
Pour se singulariser, Fred n'a pas décidé d'être l'Élu qui travaille ses dossiers à fond et pose des questions pertinentes. Comme beaucoup, il s'est convaincu que l'onction du suffrage universel prodiguait un état de grâce apportant discernement et compétence à son bénéficiaire. Par conséquent, reconnaître un besoin de formation, en désacralisant ce pouvoir, contribuerait à le rapetisser en lui enlevant la qualité de démiurge.
Sa première inquiétude n'est absolument pas de savoir  si un dossier est bouclé. Les points techniques l'ennuient profondément et il ne s'en cache pas. Lui veut savoir qui prendra les photos lors de la conférence, afin de briefer le photographe sur l'angle à adopter pour le mettre en valeur.
Je décroche mon téléphone et prends l'appel :
- Monsieur Meyer ?
- Zhora, commence-t-il. Tu sais que l'on reçoit les Chinois de Jiangsu dans dix jours.
Fred refuse de s'encombrer l'esprit à mémorises des informations aussi superflus que l'identité des personnes composant les services et nous englobe dans un  collectif " mes agents ".
- C'est Zoé et les Chinois du Jilin, en fait, mais oui.
- C'est pas la même chose ?
- Non, ce sont deux provinces différentes. Nous n'avons pas de coopération avec la province du Jiangsu.
- Et c'est ,le Jilin ?
- Au nord-est de la Chine. Chef-lieu Changchun, notre ville partenaire. On y trouve d'importantes ressources forestières et ils sont spécialisés dans la culture du soja et du maïs ainsi que dans l'industrie automo...
Je vois, je vois, me coupe Fred sans prendre la peine de cacher son ennui. Est-ce que tout est prêt pour la réception le 8 ?
- Évidemment, tout est parfaitement calé.
Léger travestissement de la vérité. Si je me suis assurée personnellement que le traiteur de la mairie est effectivement au courant qu'il doit préparer un dîner pour une centaine de personnes, en évitant de servir à des Chinois habitués à manger de petites bouchées bouillies avec des baguettes, des steaks tartares de deux cent quarante grammes, j'ai chargé l'une des assistantes de The Boss, Michelle, de gérer l'envoi des invitations.
Michelle porte le service à bout de bras. Dotée d'une rigueur et d'une disponibilité qui force l'admiration, elle nous empêche d'envoyer les élus en taule en rectifiant nos erreurs juridiques. The Boss pourrait partir un mois aux Seychelles, personne ne s'en apercevrait. Lorsque Michelle prend deux jours de RTT à la suite, le service est paralysé. Mais comme au lieu de passer ses journées à lécher les bottes des Puissants de la collectivité et faire sa propre publicité, Michelle travaille, elle reste en bas de l'échelle hiérarchique...

...Michelle me rappelle. Finalement, il y a peut-être un micro-problème, maintenant qu'elle y pense. Les cartons d'invitations ne sont pas partis.
- Mais pourquoi ne sont-ils pas partis ?
- Parce que le service du Protocole ne les a pas rédigés, m'explique-t-elle logiquement. Il va falloir aller voir Jeanine, du service du Protocole.

Le Cabinet d'une collectivité locale est malheureusement trop souvent à l'intelligence et à l'efficacité ce que les prisons Afghanes sont aux droits de l'homme, et le nôtre ne fait pas exception. Il est même l'exemple type du Cabinet de province où se bousculent les anciens élus incasables, les " maîtresses de " et les " fils de ".
On peut diviser ces trous noirs cérébraux en trois catégories : - L'aréopage de " chercheurs " dont la plupart n'ont jamais validé leur thèse. Le monde scientifique à très bien survécu à l'arrêt de leurs poussifs travaux, mais ces ratés ont tout de même trouvé un biais pour sucer les deniers publics en se faisant recruter par le Cabinet ;
- Le clan des " juristes " dont la légende et le CV officiel racontent qu'ils ont effectivement passé cinq ans dans une fac de droit. Dont ils sont sortis avec un bout de DEUG ou, pour les plus brillants d'entre eux, une licence entière, avant d'être charitablement employés dans la mafia latrinesque ;
- La secte des " privatistes ". D'eux, on sait seulement qu'ils viennent du " privé ", mais jamais ils ne préciseront s'ils ont travaillé dans une banque ou une entreprise de nettoyage de sanitaires.
Cette mafia décérébrée recèle un nombre conséquent d'alchimistes inversés qui parviennent à transformer les dossiers les plus intéressants en sombre merdes. Ce qui est somme toute logique pour un cabinet.
L'un des membres les plus nocifs du Gang des Chiottars, Jeanine Janson, est la fille naturelle de la Castafiore et de Godzilla. A presque soixante ans, elle a pas mal de kilos en trop, mais la grosse fleur rose ne lui fait de toute évidence pas peur. Surtout lorsqu'elle peut 'assortir de couleurs délicates : vert pelouse de Wimbledon, rouge terrain de Roland-Garros ou bleu Klein court de l'US Open.
Jeanine n'est jamais dans son bureau et je la retrouve logiquement au détour d'un couloir en train de discuter avec une de ses collègues.
Le regard noir qu'elle me lance montre que je la dérange clairement.
- C'est quoi le problème ? aboie-t-elle en guise de préambule.
- Bonjour. Il aurait dû y avoir quelque cent cartons d'invitation envoyés en vue du dîner officile d'accueil de la délégation chinoise... et manifestement il n'y a pas eu...
- C'est vous qui m'avez envoyé le mail pour me dire de les faire ?
Super, elle reconnaît l'avoir reçu. Ce qui m'évite la perspective ô combien pénible de retrouver ledit mail. Finalement j'ai mal jugé Jeanine. Cette femme extraordinaire à la probité sans faille qui reconnaît que c'est elle qui a fait l'erreur, sans accuser son service, le réseau internet ou la conjoncture des planètes...
Je n'ai même pas le temps de me flageller mentalement qu'elle commence.
A hurler.
Et à postillonner.
- Je n'aime pas vos manières, c'est du n'importe-quoi, je rentre à peine de vacances que vous m'envoyez un mail en m'ordonnant de faire des cartons d'invitation, vous me prenez pour qui ?
- La chef du service du Protocole...

- Ça suffit, ne jouez pas sur les mots, je rentre juste de vacances, alors...

- Existerait-il dans cette collectivité une loi secrète, selon laquelle, après les vacnaces, il y aurait une période de transition où l'on ne fiche rien avant de s'y remettre ?

- Donc, si vous êtes rentrée de congé, vous êtes là et pourriez rédiger et envoyer ces cartons...

- Je n'ai pas le temps de toute façon, c'est comme ça.

Suer Encore une " débordée " dnt je vais devoir faire le travail.

Dites-moi comment faire et je le ferai.

- C'est pas comme ça que ça se passe ici ! Vous savez de quoi j'ai besoin d'abord ?

D'un exorciste ?

- Jeanine, où en es-tu des cartons d'invitation pour la réception du 8 ? intervient le DGS qui vient de sortir de l'ascenseur- Justement..., commence à éructer Jeanine.

- Justement, les cartons doivent partir aujourd'hui au plus tard. Si tu ne les as pas déjà finis, alors tu files au boulot. Tu reviens de trois semaines de congé, tu dois être au top, là ! Je dois les faire viser avant midi par le maire, moi. Allez, au boulot !

Son intervention est tellement providentielle que je pourrais l'embrasse. Jeanine me fusille du regard et part dans son bureau en traînant les pieds...

Zoé Shepard ( Absolument dé-bor-dée ! )

memoire