Voici un livre passionnant sur les tribulations d'une fonctionnaire désespérée dans un univers bien pire que tout ce que vous pouviez imaginer : la fonction publique territoriale. Ayant approché l'univers du Conseil Général et de l'Unité Territorial de mon département lorsque j'étais assistante maternelle pour l'ASE, de l'extérieur et un peu de l'intérieur, je peux dire que le milieu était le même... Dé-bor-dé !

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...Les réunions sont l'occupation favorite des fonctionnaires territoriaux, juste devant les Comités de Pilotage et les Groupes de Travail (ne pas oublier les majuscules, qui renforcent l'importance de ces obscurs groupuscules à l'utilité non encore démontrée). Si la réunion se passe bien, s'ils réussissent à la faire traîner suffisamment longtemps, alors ils pourront s'octroyer le plaisir d'en fixer une deuxième le lendemain afin de "finaliser" ce qui aurait dû être décidé lors de la première. Avec un peu de chance, ils feront alors le compte-rendu et l'analyse du retard pris lors de la première réunion durant la troisième, la quatrième ou, si vraiment ils vont au fond des choses, durant la cinquième.

Ces réunions n'aboutissent jamais. Étant donné que les fonctionnaires se réunissent juste pour le plaisir incommensurable d'être ensemble et qu'aucun objectif précis n'est jamais défini, elles n'ont de toute façon nullement vocation à aboutir. On parle. Beaucoup. On écoute. Peu. Et ça dure des heures. Les réunions donnent l'impression que l'on travaille, et dans un monde professionnel fondé sur l'illusion, c'est largement suffisant.

Lors de mes premiers stages en collectivité, je pensais naïvement que les réunions servaient à prendre des décisions, à trouver des solutions concrètes aux blocages. Il m'a fallu plusieurs mois avant de réaliser que les réunions sont, aux yeux des agents, des prétextes pour se faire mousser auprès de leurs supérieurs hiérarchiques et une occasion en or de ne rien faire pendant ce laps de temps.

La réunion de service donne chaque semaine à chaque directeur et chaque chargé de mission du service l'occasion de se livrer à une sorte de surenchère dans le récapitulatif de leurs actions. S'ils accomplissaient le quart de ce qu'ils racontent, notre service fonctionnerait du tonnerre. Ce qui est loin d'être le cas...

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...Clothilde, plus connue sous le nom de " l'Intrigante ", elle planque son ambition démesurée sous l'étendard du service public et n'hésite pas à répéter à l'envi que son poste n'est qu'un tremplin vers la fantastique carrière diplomatique qu'elle compte avoir à moyen terme. Depuis huit ans, elle prépare, avec un succès très relatif, son départ vers un monde meilleur. tandis qu'elle parle avec animation, Coralie, l'assistante du directeur de lAIE, la regarde avec l'air béat de l'aide-soigante qui couche avec le neurochirurgien...

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...Coralie " Coconne ", trou noir cérébral et véritable concierge du service. Reliée à la machine à café comme un insuffisant rénal à sa dialyse, elle passe les trois quart de son temps face à la porte d'entrée, le quart restant étant logiquement passé au toilettes, pour la raison invoquée précédemment. Chaque jour elle se lève avec une mission : repousser les limites de la bêtise. Mission qu'elle accomplit avec un talent qui force l'admiration.
N'est pas coconne qui veut.
Outre une faculté peu commune à faxer systématiquement les lettres à l'envers et à photocopier les documents en laissant le post-it " à reprographier, urgent ! " sur le verre du copieur, Coconne ne perd jamais une occasion de dénoncer les retardataires à son Boss. Et avec moi, elle a décidément matière à dénoncer...

... Je rentre dans mon bureau et m'affale sur ma chaise. J'allume mon ordinateur et tape mon mot de passe. Monique est revenue. Comme à son habitude, elle est en pleine conversation téléphonique et ne semble pas remarquer ma présence...

Aujourd'hui, après plus de trois mois dans le service, je peux affirmer sans me tromper que la mission de Monique dans la collectivité est de tester le bon fonctionnement de son poste de téléphone.

Car Monique aime téléphoner. A la réflexion, c'est à peu près la seule activité qu'elle pratique. De manière intensive. Sans relâche, avec une conscience professionnelle qui force l'admiration, Monique téléphone.

D'un bureau à l'autre, le matin, pour s'échauffer et demander qui va chercher les viennoiseries à la boulangerie. Une tasse de tisane drainante dans une main et un croissant aux amandes dans l'autre, elle coince le téléphone sous son oreille et commence sa journée : appel à sa fille - " oui, je garde les gamins ce soir " _, son fils - " ta sœur me prend pour sa babysitter " -, son mari - tes enfants se sont ligués contre moi, j'ai vraiment l'impression d'être leur boniche " -, ses copines -, " je ne sais pas ce qu'il a Georges, en ce moment, mais quelle tête de con, je t'envie vraiment d'être veuve, tu ne connais pas ta chance ! ".

Parce que Monique ne dispose pas d'un filtre entre ses pensées et ses paroles.

Monique pense, Monique lit. Lorsque le téléphone ne sonne pas, Monique parle. De ce qu'elle connait le mieux, à savoir elle, sa vie, son œuvre. Sans tabous. Avec une prédilection pour le gore médical.

Dix minutes après mon arrivée, elle me racontait avec force détails son accouchement - " ils y a plus de trente ans, sans les moyens modernes d'anesthésie, j'ai dérouillé, je peux te dire " -, l'épisiotomie de sa fille - " quand même, la péridurale, quelle invention, je ne me serais pas arrêtée à deux enfants si ça avait existé à mon époque " -, la pose de la sonde gastrique de son frère - " à peu près à ce niveau-là, tiens, regarde, exactement là, tu vois, hein ? ".

Monique est hypocondriaque et Internet nourrit sa névrose. Il lui suffit d'un double clic pour voir s'étaler les symptômes les plus abominables de maladies dont elle ne soupçonnait même pas l'existence jusqu'alors. Symptômes qu'elle présente évidemment dès qu'elle a fermé la page dévoilée par l'oracle Google.

Pour faire part du terrible diagnostic à son entourage, Monique se rue naturellement sur le téléphone.

- Tu ne devineras jamais ce qu'il m'arrive, annonce-t-elle à son interlocutrice en guise de préambule, avant de se lancer dans des détails qui écœureraient les scénaristes les plus aguerris de Nip/Tuck.

Aussi bruyante que soit cette cohabitation à trois - Monique, son téléphone et moi -, elle n'est pas désagréable. Contrairement à la plupart des gens du service, Monique ne se donne même pas la peine de se déclarer " dé-bor-dée ". Elle ne fait rien ou pas grand chose et le dit ouvertement. Son honnêteté la classe donc d'entrée parmi les personnes fréquentables.

Zoé Shepard ( Absolument dé-bor-dée ! )