Rz_P1030712

Très jeune, à l'âge de 6 ans, le bonheur m'a révélé sa versalité.

Mon père, qui représentait tout mon bonheur de petite fille heureuse, s'est noyé sous mes yeux Le première guerre mondiale venait d'être déclarée. Avant de rejoindre son régiment, mon père avait voulu que nous passions quelques jours en famille à Ostende. Bon nageur, il décida de braver le mer du Nord, agitée par une forte houle. Il ne résista pas à une vague démontée qui l'emmena au loin. Je me souviens avoir hurlé sur la plage avec ma sœur et mon jeune frère. Nous avons crié de toutes nos forces : " papa, reviens ! ". Mais il ne pouvait plus nous entendre. Les flots rendirent son corps le lendemain.

Le bonheur avait laissé place à l'amertume. Il s'était transformé en malheur.

La beauté sauvage de la mer était devenue le masque tragique de ma douleur. La belle écume blanche sur la crête des vagues s'était transformée en une eau salée - l'eau de mes larmes. Des larmes que j'allais verser très longtemps. Depuis toujours, j'ai su la fragilité de nos bonheurs sur terre. La douleur de la mort de mon père a coloré tous les bonheurs de ma vie. Cette expérience inoubliable de l'enfance s'est confirmée au fil des ans. J'ai pu jouir d'autant plus des joies simples de la vie que je n'y ai jamais été attachée. J'ai toujours su qu'elles n'étaient pas faites pour durer. Je les ai goûtées avec intensité, dans la plénitude de l'instant, comme des moments de grâce merveilleuses qui enchantent ponctuellement la vie. Je n'ai plus cherché à prolonger ou retenir les bonheurs qui s'offraient. J'ai accepté leur nature éphémère, pareille à l'écume.

Les bonheurs de l'existence sont insaisissables, on croit enfin les tenir. C'est un leurre. Ils s'enfuient les uns après les autres.

Nos bonheurs nous laissent toujours plus ou moins un goût de fini. Nos bonheurs ont un goût de mort.

Sœur Emmanuelle ( mille et uns bonheurs )