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Un pape pas très catholique !

 

Les Borgia, ripoux du Vatican

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Lucre, stupre et assassinat... Le pontificat de Rodrigo Borgia - Alexandre VI - est décadent en diable. De quoi justifier les thèses des plus ardents réformateurs.

 

Couronné de la tiare, vêtu d'un manteau somptueux dont les pans sont soutenus par des cardinaux, jetant à pleine poignée des ducats d'or au bon peuple, Rodrigo Borgia s'allonge sur un siège bas, et exhibe son service trois-pièces. Les clercs du Vatican constatent de visu qu'il n'est pas de sexe féminin.

 

En ce 26 août 1492, l'élu Borgia devient ainsi Alexandre VI, par la grâce de Dieu. Façon de parler, car Dieu n'a rien à voir là-dedans : à peine intronisé, le saint-père devient une sorte de Bernard Madoff mâtiné de Picsou. L'or, il ne pense qu'à l'or. Il en amasse, le garde, l'entrepose, le vole. C'est un pape aux doigts crochus, un assoiffé : carlins, testons, florins, guldens, henris, deniers, dinars, fels, thalers, tout est bon. Quand un cardinal meurt, le pape hérite. Si l'affaire est trop lente, on emploie du poison, une dague ou la corde. La légende noire des Borgia commence là, dans le sang, l'or et le sexe.

 

 

Très vite, Alexandre VI se mue en parrain : il attribue des terres à ses cousins, des titres à ses enfants, des revenus à ses amis, des faveurs à ses proches, des châteaux à ses maîtresses. Son fils César Borgia est sacré protonotaire de la papauté à 7 ans, fait évêque à 17 ans, et nommé vicaire pontifical et gonfalonier du pape à 25 ans. Le père trafique de tout : blés, calices, tabernacles, baisers de paix, terres et mines d'alun. Il fait semblant d'honorer la promesse faite par son oncle, le pape Calixte III Borgia, aussi ripoux que lui : reconquérir la Terre sainte. Et reprendre la ville de Dieu, «prise et détruite par le fis de diable, Mahomet. Si jamais je t'oublie, Jérusalem, puisse ma main droite tomber dans l'oubli».

 

 

On murmure que le nouveau saint-père, en vrai Borgia, met toutes les chances de son côté, et ne refuse pas l'aide de magiciens férus des arts noirs. Peu importe : Alexandre VI place sa fille Lucrèce Borgia dans une famille noble - elle est fiancée à Giovanni Sforza - et son fils Juan de Borgia à Barcelone, où ce dernier séduit les filles, court les bordels, tue les chats. César, lui, de son côté, teste la cantharide, poudre obtenue par la dessication de petits scarabées. En petite quantité, elle excite le désir des femmes. En grande, elle fait mourir les indésirables. C'est donc tout bénéfice.

 

 

Tandis que son père se débarrasse de ses opposants - il excommunie à tour de bras, rafle les seigneurs agaçants, s'empare de leurs châteaux, fait emmurer Bartolomeo Florès, l'archevêque de Cosenza - César Borgia s'amuse. Il fait tuer le deuxième mari de sa soeur, Alphonse d'Aragon, dans son lit; viole Catherine Sforza, son ennemie jurée; assassine Juan, son frère, dont on retrouvera le cadavre sur un tas d'ordures; attire Astorre Manfredi, seigneur de Faenza, dans un guet- apens, le viole et le jette dans le Tibre et, en octobre 1501, se livre à la débauche avec le saint-père et cinquante prostituées. Ce qui ne l'empêche pas de coucher avec sa soeur.

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Il n'est pas le seul. Le pape, dit-on, a une affection démesurée pour sa fille, dont il aura un «infant romain», reconnu et authentifié par une bulle. Lucrèce, à 21 ans, fait aussi de l'intérim : elle remplace son père aux affaires quand celui-ci est au loin, tandis son frère massacre allègrement la population de Rimini.
Quelle famille ! César Borgia n'arrête pas de conquérir des villes, puis fait trucider ses proches, les capitaines de Lorca, Vitelli et Orsini, qui en savent trop. Le pape, lui, préfère inviter ses copains à des banquets somptueux, avec des femmes, des travestis, des mignons, et glisser de la poudre de cantharide dans le vin. Jérusalem est oubliée, sans que la main droite d'Alexandre VI tombe dans l'oubli...
Ni la gauche, d'ailleurs. Les Borgia ont beau être maudits par Savonarole - «Le glaive de Dieu va frapper la Terre, il y aura une pluie d'épées» ?- ils sont bien observés par Machiavel, qui écrira «le Prince» en s'inspirant de César Borgia. Ce dernier, lubrique, rapace, corrompu, perfide, «ennemi déclaré de Dieu», y gagne une épithète supplémentaire : machiavélique. D'autres célébrités papillonnent autour des Borgia : Léonard de Vinci, qui conçoit des balistes, des catapultes, des plateformes de combat pour eux; l'Arétin, qui admire Lucrèce, et Arioste, qui est sous son charme... La splendeur des Borgia s'achève avec la mort du pape, en août 1504. Détesté, il sera fourré dans un cercueil trop petit, dans lequel on fera entrer sa dépouille à coups de poing. César, dans la minute, s'empare du trésor pontifical. Las ! Il est embastillé en Espagne, s'évade et se fait tuer au siège de Viana en 1507. Sa soeur entreprend une correspondance secrète avec son amant, le poète Pietro Bembo, puis sombre dans la bigoterie.
Désormais, si elle se met à genoux, c'est pour prier Dieu.


Les Borgia virent de bord. François de Borgia, petit-fils du pape, devient le guide spirituel de Thérèse d'Avila. Elu général des Jésuites (compagnie de Jésus), il sera canonisé. La famille, dès lors, ne fait plus parler d'elle. Aujourd'hui, l'entreprise Borgia fabrique de la tuyauterie industrielle au Québec. Chaudronnerie, raffineurs, bouilloires, épurateurs... Tous éléments nécessaires à l'entretien d'un enfer bien brûlant, n'est-ce pas ?

François Forestier ( Nouvel Observateur )