sol146

Tu te plains d'avoir rencontré un ingrat. Si c'est la première fois, rends grâce à la fortune ou à ta prudence. Mais la prudence, ici, ne saurait avoir d'autre effet que de te rendre chiche. En vue d'éviter le risque de l'ingratitude, tu n'obligeras personne : ainsi, pour que le bienfait ne se perde pas entre les mains d'un autre, tu le laisseras se perdre entre tes mains. Soyons frustrés du retour plutôt que de manquer à la bienfaisance. Il faut bien semer, même après une mauvaise moisson ! Souvent ce qu'avait fait perdre l'opiniâtre stérilité d'un terroir ingrat, une seule année d'abondance l'a rendu. La chance de trouver un homme reconnaissant mérite qu'on étende l'essai au besoin jusque sur les ingrats.

Nul n'a dans ses bienfaits la main assez sûre pour ne pas s'abuser souvent. Qu'il s'éparpillent autour du but, mais qu'une fois ou l'autre ils s'y plantent. Sorti du naufrage, on court les hasards de la navigation. Le prêteur du forum ne ferme pas boutique pour un banqueroutier. l'inerte oisiveté aura tôt fait de paralyser l'existence, s'il faut laisser là tout ce qui a donné du déboire. Pour toi, ton aventure même doit te rendre plus libéral : là où l'issue est incertaine, on ne réussit un jour ou l'autre qu'en s'y reprenant coup sur coup.

Sénèque ( lettres à Lucilius )