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Quelqu'un dira : " A quoi sert la philosophie, s'il y a un destin ? A quoi sert-elle, si un Dieu gouverne ? A quoi sert-elle si le hasard est souverain ? On ne modifie pas l'immuable, contre l'incertain on ne se prémunit pas : ou bien un Dieu a devancé ma décision, arrêté mes actes, ou bien la fortune ne laisse rien à ma décision. De ces hypothèses, quelle que soit la vraie, Lucilius, en admettant même que toutes sont vraies, pratiquons la philosophie. Que les destins nous tiennent dans les chaînes d'une loi inexorable ; ou qu'un Dieu, arbitre de l'univers, ait organisé toutes choses ; ou que le hasard mette en branle et brasse dans le désordre les choses humaines, la philosophie doit nous protéger. Elle nous dira d'obéir de bon grès à Dieu, fièrement à la la Fortune. Elle te montrera comment suivre Dieu et, pour le hasard, comment le supporter.

Mais ce n'est pas le moment de passer à une discussion sur ce qui dépend de nous, soit qu'une série de causes fatales nous lie et nous entraîne, soit que le brusque hasard et l'imprévu régissent le monde. Je reviens à mon dessein qui est de t'engager, de t'exhorter à ne pas laisser ton enthousiasme tomber et s'amortir. Circonscrit et discipline cet élan, de façon à transformer en une habitude de l'âme l'aspiration enthousiaste.

Ma lettre à peine ouverte, tu vas, si je te connais bien, la parcourir de l'œil, à la recherche du petit cadeau qu'elle doit t'apporter. Fouille, et tu trouveras. Ne t'émerveille pas de ma munificence : c'est encore du bien d'autrui que je suis libéral. Mais pourquoi dire : le bien d'autrui ? Toute belle pensée, d'où qu'elle vienne, est mon bien, voire même cette réflexion d'Épicure :

- " Si tu vis selon la nature, tu ne seras jamais pauvre ; si tu vis selon les données de l'opinion, tu ne seras jamais riche. "

Les désirs de la nature ne s'étendent pas loin ; ceux de l'opinion, à l'infini. Que l'on accumule sur toi ce qui a été le patrimoine d'un grand nombre de roches familles ; que ta fortune s'élève jusqu'au degré royal de l'opulence ; qu'elle te couvre d'un toit d'or, qu'elle te revête de pourpre, qu'elle t'amène jusqu'à ce point de raffinement et de richesse que la terre, à ton commandement, disparaisse sous les marbres et que tu puisses non seulement posséder mais fouler aux pieds des trésors ; qu'il s'y ajoute des statues, des tableaux, tout ce que l'art, sous ses diverses formes, à inventé pour le faste : cela ne t'apprendras qu'à désirer plus de magnificence encore.

Les désirs de la nature ont leurs bornes ; ceux qu'enfante la fausse opinion n'ont pas de terme où s'arrêter. Car le domaine du faux est sans limites. Qui tient le droit chemin arrive à un but ; l'erreur se perd dans l'infini. Retire donc ton cœur des vanités et, quand tu voudras savoir si ton désir est naturel ou procède de l'aveugle passion, regarde s'il a quelque part son point d'arrêt. Si, après s'être avancé loin, il lui reste toujours une perspective plus lointaine, ce ne sera pas, sache-le, un désir de la nature.

Sénèque ( lettres à Lucilius )