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Un ange parmi les malades et les mourants.

Le premier lundi de juillet 1959, Elisabeth (Voir : Elisabeth Kübler-Ross : elle a apprivoisé la mort) arrive en bus, à travers Harlem, et débarque dans l'île du diable. Une forteresse monstrueusement laide, entourée de réservoirs à gaz géants, de centrales électriques, à deux pas du vieux nœud autoroutier qui relie les aéroports à Manhattan par le nord. Dès l'entrée, ça sent la souffrance, la violence, la résignation, la bestialité. Mille bouquins ont raconté cette zone. L'emprisonnement qu'elle représente. Le fait que, pour beaucoup, il n'y ait pas d'autres endroits où aller. Mais le Manhattan State Hospital, c'est vraiment le pire de tous. Elisabeth est tombée dans ce qui se fait de plus glauque.

Un gros chef de service à la voix enrouée lui fait visiter l'endroit. Au centre, les bureaux et les labos - où des biochimistes mettent au point de nouvelles drogues. Autour, en étoile, l'infirmière, le bloc chirurgical et les différents services où s'entassent psychopathes, schizophrènes et maniaco-dépressifs divers. Quatre cours bondés - essentiellement de Noirs et de Portoricains, prostrés dans tous les coins, en loques, nageant dans leur urine.

Elisabeth doit surveiller des femmes schizophrènes chroniques et soigneusement noter le comportement de celles à qui l'ont vient d'administrer une drogue. Il s'agit d'expériences inédites. Ces malades, souvent jugées incurables, servent de cobayes.

Épouvantée, Elisabeth découvre qu'on ne demande pas leur avis aux " cobayes. " Plus tard, elle apprendra que les produits qu'on leur administrait s'appelait LSD, psylocybine, mescaline, à dose de cheval. Des hallucinogènes puissants, outils remarquables aux mains des chamans, mais horriblement destructeurs lorsque vous les injectez anarchiquement à n'importe quelle malheureuse, à son insu et sans rien faire pour l'aider, alors qu'elle se roule par terre, tordue de douleur et de peur, en proie à d'indicibles cauchemars.

Très vite Elisabeth jette ses bouquins psychiatriques au panier. A quoi bon ces salades ? Elle veut du concret et tout de suite ! La direction la laisse d'abord faire. Elisabeth exige de ses malades un peu de tenue : qu'elles portent des souliers, qu'elles se peignent, se brossent les dents... Sinon, pas de cigarettes ni de Coca-Cola. 9a marche tout de suite étonnement. Les malades les plus atteintes comprennent très bien ce que raconte la petite dame étrangère. Elles l'ont toutes repérée, celle-là, qui vient leur tenir la main comme à des enfants, quand elles se paient une crise ! Une vraie petite mère. En moins de deux, les malades s'accrochent à Elisabeth. Elle leur apporte des cadeaux, sourit aux plus maboules. Bien vite, ses patrons la mette en garde : si elle n'est pas capable d'observer du recul par rapport à ses propres émotions, autant abandonner tout de suite, elle n'est pas faite pour ce métier. D'ailleurs c'est très simple : elle va forcement se prendre un retour de manivelle dans la mâchoire. Il n'y a qu'à attendre.

Or c'est le contraire qui se produit. Elisabeth obtient des résultats étonnants, en particulier avec une schizophrène catatonique, une ancienne artiste peintre qui n'a pas dit un mot depuis plusieurs années et qui ne parlera jamais plus, on en est sûr. On connait bien ce genre de trouble. C'est terrible. Mais il n'y a rien à faire. Elisabeth Kübler-Ross demande le droit de s'occuper personnellement de la dame.

 

Pour qui se prend-elle ? Si on ne la flanque pas à la porte, c'est qu'aucun médecin américain ne veut travailler dans ce genre de bagne. Elisabeth obtient de s'occuper de la muette. Elle s'appelle Rachel. Son visage n'exprime strictement rien. Jamais. Elle semble définitivement aspirée à l'intérieur d'elle-même. Pendant trois mois, Elisabeth lui parle, comme si elle était sûre que l'autre entendait. Mais l'autre ne moufte pas. Pas un cil ne bouge. Plusieurs fois, EKR est à deux doigts d'abandonner. Elle mesure à quel point, en effet, elle risque de se blesser elle-même à ce peit jeu. Allez parler à une staute de marbre, tous les jours, pendant des mois, à la fin, vous vous demanderez qui est le plus fou des deux !

 

Dix mois passent et rien ne sest produit. Elisabeth est convoquée : Rachel doit retourner chez les incurables et tout doit rentrer dans le rang. La jeune toubib supplie ses chefs de lui laisser un dernier délai, jusqu'à Noël.

 

Un jour, elles regardent ensemble tomber la neige dans la cour. Elisabeth parle à Rachel de la joie de peindre. Elle essaie d'imaginer l'émotion de l'artiste devant le spectacle qu'elles ont sous les yeux. Puis elle se tourne vers la schizophrène et, la tenant par les épaules, la conjure de mettre toutes ses forces dans la balance et de simplement lui dire " oui ". La femme semble soudain parcourue d'un spasme. Son visage, pour la première fois depuis des années, perd sa mortelle immobilité. Ses lèvres se tordent, se convulsent. Elle porte ses mains à sa gorge. Et enfin laisse échapper un " Oui " étranglé. Elisabeth, suffoquée de stupeur, se met à sangloter.

 

Ensuite, en quelques jours, avec l'aide de l'assistante sociale et d'un thérapeute ami, elle élargit la brèche qu'elle a réussi à ouvrir dans l'éboulis monstrueux de la folie.

Mais elle ne dit rien aux autres. Quand Noël arrive, EKR invite le boss à venir faire un tour chez elle. Le psychiatre trouve Rachel penchée sur un canevas. L'aiguille à la main, elle le regarde et, d'une voix désaccordée mais audible, lui demande : " vous trouvez ça joli ? "   

Une fois par mois, tous les psychiatres se réunissent et discutent méthodes. Ils citent Freud, Adler, Skinner, etc. Elisabeth ne cite jamais personne. Selon elle, la plupart des psychiatres sont inaptes à ce métier, qui exige plus de cœur que d'intelligence mentale. Elle commence à le dire tout haut : du cœur ! Mais ses démonstrations sont tellement concrètes qu'ils sont obligés de se plier...

Au cours de ses conversations avec ces femmes, Elisabeth a acquis une certitude : même prostrés - plus tard elle dira la même chose des gens dans le coma -, les malades mentaux sont hypersensibles à l'état affectif de ceux qui les entourent. Le psychiatre ou l'infirmière les mieux intentionnés du monde, mais qui n'aurait pas, spontanément, le cœur ouvert à leurs patients, seraient extrêmement mal partis pour les soigner. Avoir le cœur ouvert ? Cela se dit aussi aimer. Et à la fin, Elisabeth n'hésite plus. Elle utilise carrément le mot. Aimer. Est-ce un mot médical ? Elle s'en fiche. Ce dont les hôpitaux modernes ont le plus besoin, dit-elle, c'est d'amour.

La source noire révélations aux portes de la mort ( Patrice Van Eersel )

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