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Selon son médecin, Sheila Hernandez était " virtuellement morte " lorsqu'elle entra au John Hopkins Hospital. Séropositive, elle souffrait d'endocardite et d'une pneumonie. L'usage constant des drogues avait tant affecté sa circulation sanguine qu'elle ne pouvait plus se servir de ses jambes. Lorsque celui qui soigne depuis des dizaines d'années la dépression chez des indigents séropositifs et toxicomanes, vint la voir, elle lui dit qu'elle ne voulait pas lui parler parce qu'elle n'allait pas tarder à mourir et qu'elle quitterait l'hôpital le plus tôt possible.
" Non ! Il n'en est pas question. Vous n'allez pas sortir pour mourir bêtement et inutilement dans la rue. C'est une idée idiote. C'est la chose la plus insensée que j'aie jamais entendue. Vous allez rester ici, arrêter de vos droguer. Nous allons soigner vos infections, et si le seul moyen que j'ai de vous garder ici est de vous déclarer folle dangereuse, alors je le ferai. "

Sheila est restée. " Je suis rentrée à l'hôpital le 15 avril 1994, dit-elle, avec un gloussement ironique. Je ne me considérais même plus comme un être humain à ce moment-là. Même quand j'étais petite, je me rappelle que je me sentais seule. Les drogues sont rentrées en jeu pour m'aider à me débarrasser de cette souffrance intime. Quand j'avais trois ans, ma mère m'a refilée à des étrangers, un homme et une femme, et le type à commencé à me maltraiter à quatorze ans. Plein de trucs douloureux me sont arrivés, et je voulais oublier. Je me réveillais le matin et je me rappelle que j'étais furieuse d'être réveillée, tout simplement. Je me disais que personne ne pourrait m'aider, et je me droguais pour vivre, et comme les drogues me déprimaient encore plus, je n'avais qu'une envie : mourir. "

Sheila Hernandez est restée trente deux jours à l'hôpital et à subi une cure de désintoxication. On lui a prescrit des antidépresseurs. " Finalement, je me suis rendu compte que tout ce que je croyais avant d'entrer à l'hôpital c'était faux. Ces médecins m'ont dit que j'avais telle et telle qualité, que je valais quelque chose, après tout. Ça a été une renaissance pour moi.

J'ai commencé à vivre. Le jour où je suis partie, j'ai entendu les oiseaux chanter, et vous savez, je ne les avais jamais entendus avant. Je ne savais pas, jusqu'à ce jour là, que les oiseaux chantaient ! Pour la première fois, j'ai senti l'odeur de l'herbe, des fleurs et... même le ciel, je le trouvais neuf. Je n'avais jamais fait attention aux nuages, vous comprenez. "

Sheila Hernandez n'a jamais retouché à la drogue. Quelques mois plus tard, elle est retournée à Hopkins, en tant qu'administratrice de l'hôpital. Elle a fait du travail de soutien juridique pour une étude clinique sur la tuberculose et aide les participants à trouver un logement. " Ma vie est complètement transformée. Je fais tout le temps des choses pour aider les gens, et vous savez, ça me plait vraiment. "

Un grand nombre de Sheila ne sortent jamais du gouffre. Celles qui s'en sortent sont rares, non que leurs situations soient irrémédiables, mais parce que personne ne leur est venu en aide. L'exemple de Sheila et de bien d'autres montre que manifester de la bienveillance et de l'amour peut leur permettre de renaître de façon étonnante, comme il arrive à une plante flétrie que l'on arrose attentivement. Le potentiel de cette renaissance était présent, si proche, mais si longtemps dénié et occulté. La plus grande leçon est ici la force de l'amour, et les conséquences tragiques de son absence.

Matthieu Ricard (plaidoyer pour le bonheur)

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