MONDE020

Mets à l'œuvre ton sens critique ; considère ce que sont les choses humaines, non comment on les nomme : tu reconnaîtras que nos maux sont des aubaines plus souvent que des avanies.

Que de fois une brillante fortune n'a-t-elle pas eu pour cause et point de départ ce qu'on appelait un désastre : que de fois une " situation " accueillie avec transport de reconnaissance n'a-t-elle pas été un acheminement méthodique au palier d'où l'on dégringole ; n'a-t-elle pas soulevé un personnage haut placé plus haut encore comme s'il était resté à une hauteur d'où l'on tombe sans risque ?

Après tout, cette chute même n'est aucunement un malheur, si l'on considère le point extrême passé lequel la nature ne précipite personne. Il est proche le terme de tout ce qui existe ; oui, il est proche. Mais ce lot d'existence d'où l'heureux alors se voit déloger et celui que le malheureux quitte délivré, -un lot comme l'autre, nous l'étirons et par nos espoirs, nos craintes, nous l'allongeons. Mais es-tu sage : mesure tout à ta condition d'homme ; réduis du même coup l'espace de la joie comme celui de la crainte. Il vaut la peine d'abréger toute joie, afin que soit abrégée toute crainte. Mais pourquoi veux-tu restreindre ce mal de la criante ? Tu n'as sujet de croire aucune chose au monde digne de te l'inspirer. Il n'y a que chimère en tout ce qui nous émeut, nous consterne. Nul de nous n'a passé tout cela au crible ; et la peur s'est transmise de l'un à l'autre. Nul n'a eu le courage d'aller tout près de l'épouvantail, de connaître la nature et la valeur morale de sa crainte. Voilà comme une représentation fausse et vaine trouve encore crédit, pour n'être pas percée à jour.

Le désordre de notre esprit est tel que l'a vu Lucrèce : " Comme les enfants tremblent et s'effraient de tout dans les profondes ténèbres, ainsi avons-nous peur en plein jour. " Eh quoi ! Ne sommes-nous pas plus insensés que le premier enfant venu, nous qui prenons peur en plein jour ? Mais tu te trompes, Lucrèce, ce n'est pas en plein jour que nous avons peur : nous nous sommes fait de tout des ténèbres. Nous ne voyons rien, ni le nuisible ni le profitable. Nous galopons, toute notre vie, heurtant à tout, sans, pour cela, faire halte ni regarder plus attentivement où pose notre pied... Cependant si nous le voulions, le jour poindrait ! Mais on ne le verra poindre qu'à condition d'avoir acquis, par connaissance adéquate, la science des choses humaines et divines ; à condition de n'en avoir pris une teinte superficielle, mais de s'en être pénétré ; d'avoir recommencé, pour autant qu'on les tînt, à méditer ces notions, de s'être fait souvent l'application à soi, de s'être demandé ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui porte faussement l'un ou l'autre nom, de s'être demandé ce qu'est l'honnête et son contraire, -et la providence.

Et de ce fait la pénétration de l'esprit humain ne s'arrête pas à ces limites. Il se complaît à étendre sa vue par-delà l'Univers même, à considérer où Son mouvement Le porte, d'où Il a surgit, vers quelle fin court ce flux vertigineux des choses. Mais ayant distrait notre intelligence de ces contemplations divines, nous l'avons tirée, enfoncée en de grossiers et bas objets pour l'asservir à l'avarice, pour faire que sans plus songer à l'univers, à ses limites, aux souverains modérateurs de toutes choses, elle fouille le sol et se demande quoi en extraire de malfaisant non contente de ce qu'il lui offrait Tout ce qui devait servir à notre bien, Dieu notre père l'a mis à notre portée.

Devançant nos investigations, il nous a spontanément pourvus ; le nuisible fut placé par sa main au plus profond -de la terre-. Nous ne pouvons nous plaindre que de nous même. La nature s'obstinant à nous cacher les instruments de notre perte, nous les avons produits bel et bien à la lumière. Nous avons adjugé notre âme au plaisir, complaisance volontaire qui est à l'origine de tous les maux : nous l'avons livrée poings liés à l'ambition, à la renommée, aux autres idoles sans exception, non moins trompeuses et vaines...

Sénèque ( Lettres à Lucilius ) 63,64 av J.Christ