sous_bois

" Rejète l'opinion banale et tu seras sauvé. "

Marc Aurèle, ( 121 - 180) empereur romain et philosophe stoïcien cultiva pendant toute sa vie la lecture, et l'emporta sur tous les empereurs par la pureté de ses mœurs.

  • Toutes les choses participent d'un Tout (qu'il nomme parfois L'Un, Dieu, Nature, Substance, Loi, Raison). Nous, les hommes, sommes des parties de ce Tout.
  • Nous devons vivre selon la Nature, c'est-à-dire en suivant la Loi de la Nature et celle-ci procède de la Providence, donc tout ce qui arrive est nécessaire et utile au monde universel, dont tu fais partie (Livre II).
  • Cela veut dire aussi vivre en conformité avec la Nature de l'homme qui est raisonnable et sociable. Il faut tendre vers ce qui est utile et bien approprié à la communauté (Livre VII)
  • La mort fait partie de la Nature, car tout change, tout se transforme, tout, depuis l'éternité, semblablement se produit et se reproduira sous d'autres formes semblables à l'infini (Livre IX).
  • Ce qui importe c'est le présent, ce n'est ni le futur, ni le passé qui te sont à charge, mais toujours le présent.

« Réfléchis souvent à l'enchaînement de toutes choses dans le monde et à leurs rapports réciproques, elles sont pourrait-on dire entrelacées les unes aux autres et, partant, ont les unes pour les autres une mutuelle amitié, et cela en vertu de la connexion qui l'entraîne et de l'unité de la matière » écrit Marc-Aurèle dans Pensées pour moi-même (VI, 38). Il semble que l'empereur philosophe avait saisi à sa manière ce que le Bouddha Gautama indiquait : « Le sage connaît directement la coproduction interdépendante (...) il sait que les choses ont des causes, dépendent de circonstances, et que rien n'existe sans cause ni circonstances. », ce que Einstein reprendra bien plus tard : « Toutes forces, tout mouvement, toutes dimensions, toutes caractéristiques matérielles sont relatives et participent à une unité : l'univers. »

" Toutes choses sont liées entre elles et d'un nœud sacré, et il n'y a presque rien qui n'ait ses relations. Tous les êtres sont coordonnés ensemble, tous concourent à l'harmonie du même monde. "

"Souviens-toi de la matière universelle dont tu es une si mince partie; de la durée sans fin dont il t'a été assigné un moment si court, et comme un point ; enfin de la destinée dont tu es une part et quelle part !"

L'empereur philosophe confronte ses obligations politiques avec les valeurs que ses maîtres stoïciens lui ont enseignées, mais aussi avec d'autres références : l'apport philosophique de Platon, Épicure, Démocrite, Héraclite. C'est en ce sens que les textes de Marc Aurèle gardent un intérêt certain. Ils mettent effectivement en exergue une justesse éthique au sein d'une politique où l'art de décider doit toujours s'articuler à cette interrogation : veux-tu le pouvoir pour le pouvoir ou l'exercice du pouvoir ? Autrement dit, ton ambition est-elle d'obtenir la puissance, ou d'être capable à travers elle de réfléchir, dire et agir afin qu'un chemin vertueux soit tracé pour la cité ?

statue de Marc Aurèle, jardins de Versailles

Loin d'être simple à mettre en pratique, cette interrogation souligne le souci d'un empereur qui, détenant le pouvoir suprême, continue à s'interroger sur ses propres motivations et intentions plus enfouies. C'est une leçon que, sans aucun doute, beaucoup d'hommes politiques devraient méditer à l'heure actuelle. Le fait de s'arrêter de polémiquer pour se demander si ce que l'on essaie de créer relève d'une certaine 'bonté' et d'un désir d'aider ou d'une ambition toute personnelle implique l'homme politique à se recentrer et marquer un temps nécessaire dans sa prise de décision.

Marc Aurèle souligne tout au long de ses écrits les plus hautes valeurs de l'être humain : Sagesse, Justice, Courage et Tempérance qui depuis Platon sont les quatre vertus principales du Philosophe, celles qui assurent la cohérence et la force des actions de ce dernier. L'originalité de son œuvre réside dans le ton personnel des "Pensées pour moi-même", qui témoigne d'une attention aiguë à l'urgence de "vivre pour le bien", c'est-à-dire vivre dignement dans un monde plein de troubles, à l'urgence d'accomplir son rôle d'homme possesseur d'un "génie intérieur" : forme d'intelligence pour situer la raison et élever son jugement. La précarité de l'existence humaine, la fugacité du temps, de la mémoire, qui engloutit tous les hommes, grands ou petits, dans l'oubli et la mort; la petitesse de l'homme et de la terre dans l'infini de l'univers : tels sont les grands thèmes de la philosophie de Marc Aurèle.

Cette insistance si moderne n'a rien de tragique car l'homme a sa place dans cet univers où chaque être est situé de façon ordonnée. Par son "génie intérieur", son esprit raisonnable (il ne s'agit pas encore de rationalité), l'homme participe de ce cosmos divin. Il comprend son éternelle transformation. Cette vision élimine donc la peur de la mort qui n'est pas anéantissement mais changement, renouvellement de l'univers. Il faut donc accepter sereinement cet événement naturel. Le but de l'homme est alors de vivre dignement le présent, de jouer son rôle qui est d'être utile au bien commun, car tous les hommes sont liés à la nature : "Que l'avenir ne te trouble pas car tu viendras à lui, quand il le faudra, avec la même raison que tu utilises pour les choses présentes".

Marc-Aurèle manifeste un sens très haut de sa responsabilité dans l'Etat, et se critique sévèrement lui-même tout en interrogeant sans cesse la finalité de l'action politique : "Prend l'habitude autant que possible, de te demander à quelle fin se rapporte cette action, que désire l'homme qui veut agir ?". Dans tous les cas, le philosophe insiste très longuement sur l'idée que la vision du Tout, de ses éternelles transformations, élève notre âme. Prendre part à l'équilibre naturel en faisant de sa pensée un moyen pour être en harmonie avec le monde participe à notre propre équilibre. "La vision du Tout" va même au-delà de cette conception de l'équilibre, elle place l'individu dans un rapport complexe avec l'ensemble de l'univers et l'oblige à penser la multiplicité des relations entre un homme et "la totalité de l'existence" (ce qui implique toute vie mais aussi toute durée). C'est pourquoi le destin ne nous est pas si étranger. Certes, il peut parfois nous dominer mais il n'existe pas sans ses "acteurs" et les hommes en font partie.

Cette vision du tout élimine les fausses représentations, les passions (au sens de la souffrance), en particulier l'ambition, l'orgueil, la colère, et nous amène à être modestes, justes et bienveillants envers chaque homme, notre égal en tant qu'être raisonnable et sociable, qu'il faut écouter en "entrant dans son âme". L'homme qui suit la raison en tout est "tranquille et décidé à la fois, radieux et en même temps consistant". En ce sens, l'empereur était un précurseur du siècle des Lumières spécifiant (comme Kant) la Raison comme meilleur guide pour la compréhension et le jugement de l'être humain.

La raison humaine qui est donc "génie intérieur" de l'homme devient cette parcelle de la finalité universelle divine qui est providence et à laquelle l'homme doit agréer car il est, nous l'avons compris, comme une partie dans un tout particulièrement significatif. L'originalité et la modernité de la pensée de Marc-Aurèle réside également dans la distinction radicale et déjà " cartésienne " de l'intelligence humaine, non seulement d'avec le corps, mais aussi d'avec l'âme d'essence matérielle. C'est d'ailleurs à partir de cette conception physique que l'empereur philosophe parle ensuite de ses considérations éthiques qui sont : "principe des fonctions vitales, maîtrise des passions" et "marque de l'esprit du temps".

Marc-Aurèle se considère comme un "progressant", c'est-à-dire comme celui qui progresse peu à peu sur le chemin de l'ordre universel en vivant justement selon la nature, mais aussi celui qui détient son directeur de conscience toujours confronté à la dure réalité des évènements. Par conséquent, l'exigence stoïcienne face aux décisions que l'homme doit prendre va en progressant et ne saurait atteindre totalement la perfection mais seulement une certaine sérénité : l'ataraxie (la tranquillité de l’âme résultant de la modération et de l’harmonie de l'existence.)

Ainsi le bonheur est possible dans ce qui rend la nature contente d'elle-même et il ne dépend d'aucun bien extérieur mais d'un état d'esprit où l'individu se sent sensiblement capable d'être en paix avec lui-même et avec le monde. De là, il faut suivre son "génie intérieur" et ne considérer comme bien et mal que ce qui dépend de nous car, en réalité, l'on ne peut juger véritablement et avec justice que sa propre conduite. Ce souci éthique d'une "morale individuelle désirée" et naturellement articulée à la collectivité semble être l'apport majeur de la philosophie de Marc-Aurèle.