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Astronomie populaire, 1854 1857 :

Ce quart de siècle a réalisé à lui seul plus de progrès que le demi-siècle précédent. L'astronomie a été transformée dans toutes ses branches. Les étoiles ont révélé leur constitution chimique aux investigations hardies et infatigables du spectroscope; la comparaison de toutes les observations faites sur les étoiles doubles a fait connaître la vraie nature de ces systèmes et l'importance de leur rôle dans l'univers; les soleils qui brillent dans les profondeurs de l'infini se montrent animés de vitesses rapides les emportant à travers toutes les directions de l'immensité; les nébuleuses nous font admirer aujourd'hui, dans le champ télescopique des puissants instruments construits, d'immenses et inénarrables agglomérations de soleils; les comètes vagabondes ont laissé surprendre les secrets de leur formation chimique et leur parenté avec les étoiles filantes; les planètes sont descendues jusqu'à notre portée, et déjà, les rapprochant de nous à une proximité étonnante, nous avons pu découvrir leur météorologie, leur climatologie, et même dessiner des cartes géographiques qui représentent leurs continents et leurs mers; le Soleil a dévoilé sa constitution physique et projette sous nos yeux ses tempêtes et ses éruptions fantastiques...La Lune laisse photographier ses paysages et descend à quelques lieues de notre vision stupéfaite ! Tant d'admirables progrès renouvellent entièrement l'ensemble déjà si imposant de nos connaissances astronomiques...

" Ce ne sont plus des blocs inertes roulant en silence dans la nuit éternelle que le doigt d'Uranie nous montre dans les cieux : c'est la vie immense, universelle, éternelle, se déroulant en flots d'harmonie jusqu'aux horizons inaccessibles de l'infini qui fuit toujours... Nous voguons donc dans l'immensité avec une vitesse onze cent fois plus rapide que celle d'un train express. "

Dès l'âge de cinq ans, on a appris à Camille Flammarion à faire attention aux phénomènes célestes et il n'oubliera jamais la première éclipse qu'il a pu observer, le 9 octobre 1847 :

Elle était annulaire le long d'une zone tracée du Havre à Colmar, passant justement sur la Haute-Marne, et s'est produite le matin. Devant notre maison, tournée à l'est, ma mère avait placé un seau d'eau et c'est là qu'elle nous fait observer l'éclipse, comme dans un miroir. Je dis "nous", car nous étions deux, moi, le plus grand, âgé de cinq ans et demi, et ma sœur âgée de trois ans, mais nous n'étions guère plus hauts que le seau. Le spectacle d'une éclipse de soleil presque totale impressionne même les enfants. On voit l'écran noir de la lune s'avancer lentement, graduellement, inexorablement, devant le disque lumineux, la belle lumière du jour diminuer peu à peu, devenir blafarde et sinistre, menacer de s'éteindre à jamais. Au moment central de l'éclipse, la Lune se place entièrement devant le soleil dont il ne reste qu'un anneau lumineux rayonnant tout autour. Tableau prodigieux, au sein d'un ciel pur, et vraiment inoubliable. Mais ce qui frappe plus encore peut-être, c'est de constater que l'évènement céleste a été calculé et prévu par les savants. Même à l'âge de cinq ans, ce fait ne peut manquer de produire une impression profonde sur l'esprit et, pour ma part, je ne l'ai jamais oublié...

 

Itinéraire d'un autodidacte.

 

...Le seul vrai refuge de Camille, c'est peut-être le ciel étoilé. A Langres, il a déjà effectué quelques observations grâce à la moitié de jumelles que lui a prêtée un camarde. Il a été frappé par les taches de la Lune, par ces immenses cratères et ces mers sans eau qui ont l'air de sortir d'un rêve. Il a interrogé ses professeurs, mais aucun n'a su lui répondre. On pense qu'il ferait mieux de réviser se déclinaisons latines, au lieu de perdre son temps la tête en l'air, les yeux dans les étoiles.

Camille Flammarion n'a pas encore quinze ans, mais il voyage déjà dans le ciel : " Je me demandais si j'existais sûrement, tel que je me voyais et me sentais, et s'il ne pouvais y avoir là une sorte de rêve, ma personnalité étant ailleurs, par exemple dans une étoile. "

Il se sent prêt à tout apprendre et, tout à coup, il se voit contraint par la nécessité de se tourner vers un travail médiocre, largement au-dessous de ses capacités et qui, surtout l'oblige à renoncer à ses ambitions intellectuelles. Le mot intellectuel revient sans cesse sous la plume de Flammarion quand il se penche sur ses débuts. Mais il ne faut pas lui donner son sens actuel, fait d'engagements politique et de responsabilité morale. Pour Flammarion, être un intellectuel, c'est avant tout échapper à la servitude d'un emploi alimentaire, c'est vivre du produit de ses réflexions et non pas exploiter le travail mécanique de ses bras. Camille est déjà instruit pour son âge et sa culture en impose aux autres ouvriers. On respecte ce jeune homme qui travaille dur la journée pour étudier seul le soir. On l'a surnommé "le petit savant." Pendant les pauses, il expose à ses camarades les découvertes qu'il a faites dans les livres : comment la Terre s'est formée, quelle est l'origine des fossiles...Certains des ouvriers suivent les cours du soir de l'Association polytechnique. Ainsi Flammarion découvre l'existence de cet enseignement populaire et gratuit dont il tirera le plus grand profit.

Il peut ainsi avancer assez vite. Le soir, il travaille jusqu'à minuit, à la lueur d'une bougie ou au clair de la lune. Il commence par l'anglais. En un an, grâce à la méthode Robertson, aussi populaire que la méthode Assimil aujourd'hui, il se débrouillera dans cette langue.

 

Mais Flammarion ne se contente pas de ses études classiques. Il se passionne aussi pour une science à la mode, la phrénologie. Fondée au début du XIX ème siècle par l'anatomiste Allemand Franz Joseph Gall, cette science, qui repose sur l'idée que les formes et les bosses coïncident avec des capacités bien  précises, étudie les configurations du crâne. Il s'agit de reconnaître sur le cerveau les emplacements respectifs de chacune de nos facultés.. 

Comme Balzac avant lui, Flammarion est fasciné par cette nouvelle branche de savoir. Il achète de nombreux ouvrages sur le sujet. Il met ses connaissances en pratique en tâtant le crâne de ses camarades. Ce sont de véritables consultations qu'il donne, on le presse de questions et Flammarion devient une espèce de devin, ce qui ne plait guère à son patron, inquiet de l'influence grandissante du jeune homme.

"La vie est une loi de la nature, elle déborde de toutes parts sur la Terre, comme d'une coupe trop étroite pour la contenir, et les autres mondes nous donneront le même témoignage quand nous saurons l'y découvrir, abstraction faite du temps, car notre époque actuelle n'a pas plus de prééminence réelle sur le passé et l'avenir que n'en a notre situation dans l'espace. Il y a des mondes morts, comme il y a des mondes à venir. Nous devons regarder en face l'Infini et l'Éternité, et essayer de les comprendre."

C'est un jeune homme qui n'a pas vingt ans qui écrit ces phrases où souffle quelque chose des visions grandioses d'un Victor Hugo. (Camille Flammarion est né le samedi 26 février 1842, quarante ans jour pour jour après Victor Hugo).

 

Avant même d'être astronome, Flammarion se considère comme philosophe. Il voudrait fonder et propager une nouvelle doctrine, le "théisme ontologique", dominé par la raison humaine, le pacifisme et les sciences, où l'homme ne sera plus que l'enveloppe charnelle d'une âme éternelle qui voyage de planète en planète ! La mort n'a plus aucune importance. Seules comptent et demeurent les connaissance acquises au cours de la vie, ou plutôt au cours des vies, car une même âme peut avoir habité divers corps à différentes époques et sur différentes planètes... Quelle science maîtresse est capable d'englober tout cela ? L'astronomie, bien sûr, qui relie la physique, les mathématiques, les sciences de la nature et la Terre.

 

Le monde des esprits.

" Où vont donc les âmes de ceux qui viennent de mourir ? Il y en a une telle quantité ! Flammarion estime qu'à son époque il meurt une personne chaque seconde. Il en résulte que nous sommes entourés par des milliards d'esprits, que nous vivons sans le savoir au sein d'un milieu psychique inconnu, peuplé d'êtres invisibles qui peuvent être des âmes libérées par la mort et, par conséquent, conserver bien des caractères des êtres humains qu'ils furent de leur vivant. "

" L'atmosphère ne contient pas seulement des éléments chimiques, de l'oxygène, de l'azote, de l'acide carbonique, de la vapeur d'eau, etc., mais aussi des éléments psychiques. Tout est plein d'âmes. "

Du savant au prophète.

 

Jusqu'aux dernières années de sa vie, Flammarion va se consacrer ainsi à l'élaboration de son credo, qui doit être un véritable testament. Il doit faire face sur plusieurs fronts à la fois : ses convictions sont aussi bien récupérées par certains radicaux, qui ne retiennent de son déisme que sa critique du clergé, que combattues par l'Église, qui met à l'Index tous ses ouvrages, les uns après les autres...

 

Mais les critiques, présentes ou futures, n'ont jamais désarmé le savant-philosophe. Son esprit est d'abord positif : il ne se préoccupe pas tant de dénoncer des impostures ou de détruire des illusions, que d'apporter à ses lecteurs des certitudes nouvelles. Inlassablement donc, il polit les formules définitives qui résumeront pour la postérité sa " philosophie astronomique " :

L'Univers est un immense organisme doué de vie et d'esprit. La nature entière est un organisme vivant.L'âme de l'Univers cosmique est un principe d'activité dont toutes les énergies psychiques et physiques sont la représentation. Les étoiles sont des accumulateurs et des distributeurs d'énergie. L'Univers matériel dépend de l'âme universelle, en est une manifestation. L'esprit est à la base de tout. Il est le principe éternel et sans commencement. Ce n'est pas lui qui évolue. Ce sont ses manifestations. Le mécanisme aveugle et idiot n'explique rien. En tout il y a de l'idée; en tout il y a une sorte d'incarnation divine, plus manifeste dans l'être humain qu'en tout produit de la nature.

Le seul culte légitime est celui qu'on doit rendre à la Nature, à son infinie diversité dans se multiples créations et changements, à travers l'Être suprême. Mais ce Dieu, qui gouverne par la force vitale, n'est évidemment pas celui de la bible ni des chrétiens, ni celui d'aucune religion historiquement limitée, c'est un Dieu universel, commun à toutes les religions terrestres et extra-terrestres, un Dieu créateur et continuateur de toutes choses, sans qui rien ne pourrait exister ni fonctionner, un Dieu écologique avant la lettre ! L'organisation de ce culte n'est pas une préoccupation de Flammarion, tant est grande sa défiance à l'égard des clergés, quels qu'ils soient. Il rejette les réformateurs et préfère s'abîmer dans la contemplation de ce qui est :

" Qu'ils étudient la Nature et qu'ils disent s'il est plus difficile à Dieu d'allumer un soleil que d'entrouvrir une rose. Non, cette grande et universelle Nature se joue des forces les plus formidables et, pour créer des merveilles, un sourire suffit...La présence universelle et identique de Dieu enveloppe la création comme l'Océan fait d'une éponge, elle le pénètre, elle la remplit; elle est même la même en chaque lieu et son caractère d'infinité lui est inviolablement attaché.

 

Face à la postérité.

Comblé d'honneurs, accueilli partout en héros, reçu par les plus grands, consultés par les plus humbles, écouté comme un sage, visité par une cohorte d'admirateurs, Camille Flammarion, au soir de sa vie, pourrait être heureux. Pourtant, loin d'afficher la sérénité qui siérait à son âge et à sa position, le patriarche de Juvisy est amer, très amer.

 

Depuis des lustres, il a passé le plus clair de son temps à décrire les mécanismes de l'Univers, avec l'espoir qu'une meilleure connaissance des merveilles de la création rendrait les hommes plus sages. Il s'est fait l'apôtre du progrès par la science et le champion de la paix. Mais la Marne, Verdun et le chemin des Dames ont ruiné ses espérances. Si l'on interroge le ciel, c'est maintenant pour y deviner en tremblant les appareils volants qui sèment la mort. La barbarie l'emporte.

Les menaces de l'invasion de Paris en septembre 1914, l'occupation militaire de l'observatoire de Juvisy, la nécessité de dissimuler, pour les sauver, livres et instruments, l'exode forcé à Arcachon et à Cherbourg, le retour à Paris où il faut vivre dans l'angoisse des bombardements malgré l'affectueuse hospitalité du directeur de l'Observatoire, les nouvelles d'amis blessés ou perdus dont la liste s'allonge de jour en jour, tout achève de dégoûter Camille du réel et de ses contemporains. Dans le discours qu'il prononce le 1 avril 1917, lors de l'assemblé générale de la Société astronomique de France, qui célèbre alors son centenaire, Flammarion n'essaie même plus de rallumer cet enthousiaste communicatif qui a fait son succès, sur lequel repose toute son œuvre : " Ne nous berçons pas d'illusions sur l'éclairement prochain de la raison humaine par l'astronomie. Nos efforts ne portent pas loin." Immense déception en voyant une fois de plus les nations s'entredéchirer. Puisque l'histoire inlassablement se répète " sur cette planète de brutes où, depuis la guerre de Troie, il n'y a pas eu une année sans guerre ", " où est le progrès intellectuel ?...".

Mais Camille n'est pas encore au bout de ses épreuves. Sa compagne depuis près d'un demi-siècle, Sylvie, partage avec lui son désenchantement. Peut-être contribue-t-elle à l'exacerber. Elle aussi s'est engagée corps et âme dans le militantisme; elle a fondé l'association " La Paix et le désarment pour les femmes "; mais il lui semble avoir travaillé en vain, s'être usé pour une cause utopique. La fatigue est là, sa santé s'altère... Le 19 février 1919, elle trouve encore la force de transcrire une page de l'ouvrage que Camille compose alors, La mort et son mystère. Ce sera son dernier acte de dévouement à Camille... Et c'est un vieil ami de la famille, l'ancien député de Paris et ancien ministre Gustave Mesureur qui, lors des obsèques va résumer en quelques phrases le long roman d'amour de Camille et Sylvie : " Ils avaient le même cœur et la même pensée, ils n'avaient qu'une âme, ils vivaient du même idéal..."

Camille Flammarion 1842 1925 (Ph. de La Cotadière P. Fuentes)

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