n_nuphar

Paris, 26 février 1881

Cher bien-aimé, mon cœur qui t'adore depuis quarante-huit ans, s'est multiplié dans tous les cœurs qui pensent et qui aiment, et les hommages que tu reçois aujourd'hui sont ceux que je t'ai donnés depuis le premier baiser que j'ai mis sur ta bouche jusqu'à aujourd'hui. Mon cœur, sans en rien perdre, s'est fondu en amour dans tous les cœurs ; et toute cette admiration attendrie, tout cet enthousiasme délirant qui accourent vers toi des quatre points de l'horizon, ne sont que les manifestations recueillis de toutes celles dont j'ai rempli le ciel et la terre pour toi. D'autres te traduiront mieux que je ne saurais le faire toutes les tendresses saintes et sublimes que je ressens, mais personne au monde ne les dépassera en sincérité et en grandeur. Je vais te porter mon cher livre rouge afin que tu y ajoutes cette date mémorable de ta naissance aux quarante-huitièmes déjà inscrites depuis 1833. Pour ne pas te fatiguer, je ne te demande qu'une ligne, pas même une ligne, rien qu'un mot : je t'aime ! avec la date, où, je pose d'avance mes lèvres dévotement...

Je souhaite que tu me survive longtemps sans m'oublier. Je te souris, je te bénis aujourd'hui sur la terre comme je t'adorerai, te sourirai et te bénirai, je l'espère, au ciel de toute éternité. 

Juliette

Lotus

26 février 1881

Je t'aime. Ce mot revient ; il est à la base de tout, il est le couronnement de tout. Je le sens en moi comme ma plénitude. La matière et la nature nous donnent des ordres mystérieux, mais un regard d'amour, c'est l'ordre suprême. Ce que l'amour veut, nous le faisons. Je t'obéis parce que je t'adore. Tu es ma vie. Je me mets à tes pieds, et je les baise avec adoration. Cela est en moi au-dessus de tout. Tu es la femme pour l'homme, tu es l'ange pour l'âme. Je t'embrasse encore. Prends-moi et garde-moi dans ton embrassement, ma bien-aimée. Vivons ainsi l'éternité ! Je t'adore.

Victor Hugo

DSCN8603

16 février 1983

"Cher adoré, je ne sais pas où je serai l'année prochaine à pareille époque, mais je suis heureuse de te signer mon certificat de vie pour celle-ci par ce seul mot : je t'aime" Juliette.

"11 avril. C'est ton anniversaire, jour heureux ; car tu es née ; jour triste, car tu es souffrante. Mais je suis tranquille, car je demande à Dieu de me prendre en même temps que toi ; et j'espère en Dieu. Je t'aime. Entrer dans l'éternité avec toi, c'est là mon espoir. Si Dieu le veut, et il le voudra ; c'est là mon bonheur. Que je puisse, de la vie future, voir dans celle-ci mes petits-enfants, les conseiller et les aider, je serai bien reconnaissant à Dieu. Je t'aime. Je t'adore. Tu es ma vie. Ma bien-aimée, rétablis-toi, et aime-moi".

11 mai : mort de Juliette.
20 juin : "Je vais bientôt te rejoindre, ma bien-aimée".
2 août : V.Hugo ajoute un codicille à son testament : "je donne 50000f. aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l'oraison de toutes les églises ; je demande une prière à toutes les âmes.

tumblr_mb2l4t7bnv1qgqulfo1_500

1884

11 mai : "il y a aujourd'hui un an. à trois heure. Femme admirable ! Nous nous reverons dans la vie future".

 

1885

22 mai : mort de V.Hugo
23 mai obsèques nationales votés par les députés et les sénateurs.
1 juin funérailles nationales.

Pendant un demi-siècle, Victor Hugo et Juliette Drouet auront fidèlement célébré la date anniversaire de leur première nuit d'amour, celle du 16 au 17 février 1833, date qui est également celle de la première nuit de Marius et Cosette dans les Misérables.

Juliette écris chaque année, à la mi-février à l'occasion de cette "nuit bénie". Juliette disait souvent qu'elle avait pris l'habitude de parler à ses feuilles de papier comme à son cher Victor. Celui-ci ne pouvait que l'imiter.

Juliette Drouet, 50 ans de lettres d'amour, 1833-1883