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Amour, Dieu, vie intérieure :

Ah, nous avons tout cela en nous : Dieu, le ciel, l'enfer, la terre, la vie, la mort et les siècles. Les circonstances extérieures forment un décor et une action changeants. Mais nous portons tout en nous et les circonstances ne jouent jamais un rôle déterminant : il y aura toujours des situations bonnes ou mauvaises à accepter comme un fait accompli, ce qui n'empêche personne de consacrer sa vie à améliorer les mauvaises. Mais il faut connaître les motifs de la lutte qu'on mène, et commencer par se réformer soi-même, et recommencer chaque jour...

Je comprends un petit fragment de l'Histoire, une petite parcelle des êtres. Mais je n'ai pas envie d'en parler maintenant, chaque mot pâlirai et se périmerait instantanément sous mes mains et appellerait un mot suivant qui serait pourtant encore bien loin de naître.

On a des angoisses trop fortes pour ce malheureux corps. Et l'esprit, l'esprit oublié, se racornit dans un coin. On vit mal, on se conduit indignement. On manque de sens historique. Le sens historique peut vous aider à subir. Je ne hais personne. Je ne suis pas aigrie. Une fois que cet amour de l'humanité à commencé à s'épanouir en vous, il croît à l'infini. L'Occidental n'accepte pas la souffrance comme inhérente à la vie. C'est pourquoi il est toujours incapable de puiser des forces positives dans la souffrance...

Un être humain a aussi un corps, et le mien se rappelle à toi. J'ai cru mon esprit et mon cœur de force à tout supporter seuls. Mais voilà que mon corps se manifeste et dis : "halte-là ! Je sens à présent tout le poids que tu m'as donné à porter mon Dieu. Tant de beauté et tant d'épreuves. Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté. Et la beauté, la grandeur, se révélaient parfois plus dures à porter que la souffrance, tant elles me subjuguaient. Qu'un simple coeur humain puisse éprouver tant de choses, mon Dieu, tant souffrir et tant aimer ! Je te suis si reconnaissante, mon Dieu d'avoir choisi mon cœur, en cette époque, pour lui faire subir ce qu'il a subi.

...Le docteur disait hier que je mène une vie intérieure trop intense, que je vis trop peu sur terre, presque aux limites du ciel et que mon corps ne peut plus supporter tout cela...

Le sentiment de la vie est si fort en moi, si grand, si serein, si plein de gratitude, que je ne chercherai pas un instant à l'exprimer d'un seul mot. J'ai en moi un bonheur si complet et si parfait, mon Dieu. Ce qui l'exprime encore le mieux, ce sont ces mots :" se recueillir en soi-même". C'est peut-être l'expression le plus parfaite de mon sentiment de la vie. : je me recueille en moi-même. Et ce "moi-même", cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l'appelle "Dieu".

"Après la guerre, à côté d'un flot d'humanisme, un flot de haine déferlera sur le monde." En entendant ces mots, j'en ai eu encore une fois la certitude : je partirai en guerre contre cette haine.

Je sais tout, je suis capable de tout supporter, je deviens de plus en plus forte, et en même temps j'ai une certitude : je trouve la vie belle, digne d'être vécue et riche de sens. En dépit de tout. Cela ne veut pas dire qu'on se maintienne toujours sur les sommets et dans de pieuses pensées. On peut être brisée de fatigue d'avoir longtemps marché, d'avoir passé des heures à faire la queue, mais cela aussi c'est la vie - et quelque part en vous il y a quelque chose qui ne vous quittera plus jamais...

Il faut éliminer quotidiennement comme des puces, les mille petits soucis que nous inspirent les jours à venir et qui rongent nos meilleures forces créatrices. On prend mentalement toute une série de mesures pour les jours suivants, et rien, mais rien du tout n'arrive comme prévu. A chaque jour suffit sa peine. Il faut faire ce que l'on a à faire, et pour le reste, se garder de se laisser contaminer par les milles petites angoisses qui sont autant de motions de défiance vis-à-vis de Dieu. Notre unique obligation morale, c'est de défricher en nous-même de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu'à ce que la paix irradie les autres. Et plus il y a de la paix dans les êtres, plus il y en aura dans ce monde en ébullition. Ne pourrait-on apprendre aux gens qu'il est possible de "travailler" à sa vie intérieure, à la reconquête de la paix en soi. De continuer à avoir une vie intérieure productive et confiante, par dessus la tête -si j'ose dire- des angoisses et des rumeurs qui vos assaillent. Ne pourrait-on leur apprendre que l'on peut se contraindre à s'agenouiller dans le coin le plus reculé et le plus paisible de son moi profond et persister jusqu'à sentir au-dessus de soi le ciel s'éclaircir -rien de plus, mais rien de moins.

L'idée que l'on ait le droit d'aimer sa vie durant, un seul être, à l'exclusion de tout autre, me paraît bien ridicule. Il y a là quelque chose d'appauvrissant et d'étriqué. finira-t-on par comprendre à la longue que l'amour de l'être humain en général porte infiniment plus de bonheur et de fruits que l'amour du sexe opposé, qui enlève de sa substance à la collectivité ?

L'âge de l'état civil n'est pas celui de l'âme. je pense qu'à la naissance, l'âme a déjà atteint un certain âge qui ne change plus désormais. On peut naître avec une âme de douze ans. Mais on peut naître aussi avec une âme de mille ans, il y a parfois des enfants de douze ans chez qui l'on voit très bien que l'âme a mille ans...L'âme est bien autre chose que ce que nous appelons le "tempérament". Il y a des gens qui ont beaucoup de "tempérament" mais bien peu d'âme.

Une âme est un composé de feu et de cristal de roche. Austère et dure comme l'Ancien testament, mais douce comme le geste délicat du bout de ces doigt lorsqu'il caressait, parfois, mes cils.

On ne peut tout dominer par la raison, laissons donc les fontaines du sentiment et de l'intuition jaillir un peu elles aussi. Savoir c'est pouvoir, certes, et c'est sans doute pourquoi j'accumule du savoir, par une sorte de volonté de puissance. En fait, je n'en sais trop rien. Mais, Seigneur, donne-moi la sagesse plutôt que le savoir. Ou pour mieux dire : seul le savoir qui mène à la sagesse vous apporte le bonheur, et non celui qui mène au pouvoir. Un peu de paix, beaucoup de douceur et un peu de sagesse, quand je sens cela en moi tout va bien.

Ainsi la vie est-elle un trajet d'un moment de délivrance à l'autre. Et je devrai peut-être souvent chercher ma délivrance dans un méchant morceau de prose, de même qu'un homme parvenu au fond de la détresse peut rechercher la sienne auprès de celles qu'on nomme si vigoureusement des putes, parce qu'il est des moments où l'on soupire après une délivrance, n'importe laquelle.

Amour et sentiment :

Hier soir en allant chez lui, j'étais pleine d'une aimable langueur printanière. Et tandis que je pédalais rêveusement sur l'asphalte, je me sentis soudain caressée par une tiède brise de printemps. Et je pensai tout à coup : cela aussi c'est bon. Pourquoi ne connaîtrait-on pas une véritable ivresse amoureuse, tendre et profonde, au contact du printemps, ou de tous les êtres ? Oui, pourquoi ne vivrait-on pas un amour avec un printemps ? et la caresse de cet air printanier était si tendre, si enveloppante, que celles de mains amsculines (fût-ce les siennes !) me paraissaient grossières en comparaison...

...Oui, vois-tu, il faut avoir de la patience. Ton désir doit être comme un navire lent et majestueux glissant sur des océans sans fin, sans chercher de port d'attache. Et un beau jour, inopinément, il trouve tout de même une rade où jeter l'ancre pour un moment. Hier soir, il a trouvé ce port... Il aura fallut toutes ces "stations", sans doute, pour parvenir à cet entrainement naturel de l'un vers l'autre, à cette intimité confiante, à cette faculté de se chérir et d'être bon l'un pour l'autre. Une soirée comme celle-ci demeure gravée dans le souvenir. Et l'on n'a pas besoin d'en vivre beaucoup de semblables, sans doute, pour se convaincre que l'on a une vie amoureuse riche et pleine.

Etty Hillesum (une vie bouleversée)