Full_Moon

...Où allez-vous chercher vos idées folles ? demanda le monsieur au vingtième rang, première question de la deuxième heure de conférence.
Il y eut une espèce de murmure de masse parmi les quelques milliers de personnes de l'auditorium municipal...Il n'était pas le seul à être curieux.

-Où vais-je chercher mes idées folles ? répétais-je.
En quelques secondes, une réponse se matérialisa, puis les mots pour la formuler.

-Au même endroit que je trouve les raisonnables, dis-je. Les idées viennent de la fée du sommeil, de la fée de la marche et, quand je suis complètement trempé, incapable de prendre des notes, de la fée des averses. Ce que je leur ai demandé, c'est de ne pas me donner des idées qui ne fassent pas violence à mon intuition.

-Je suis attentive, par exemple, que nous sommes des êtres de lumière et de vie, et non de mort aveugle. Je sais que nous ne sommes pas assemblés hors de l'espace et du temps, sujet à un million d'ici et maintenant changeants, de biens, de maux. L'idée que nous sommes des êtres physiques descendants de cellules primitives vivant dans des bouillons de culture, cette idée fait violence à mon intuition, la heurte.
"l'idée que nous descendons d'un Dieux jaloux, qui nous a façonnés à partir de poussière et nous laisse le choix entre les prières à genoux ou les feux de la damnation, cette idée me heurte plus encore. Aucune fée du sommeil ne m'a jamais apport ces idées. Tout le concept de descendance, pour moi, est erroné.

-Si Dieu est amour, et si Dieu est réalité vivante, infinie et toute puissante, alors nous le sommes aussi ! Et d'où viennent le mal, et la cruauté, l'injustice, les tragédies, la maladie, la guerre, la grammaire anglaise ? Ils n'existent pas, parce qu'ils ne sont pas réels. Ce sont des forces mues seulement par notre pensée, ce sont des forces que nous choisissons aussi librement pour cette vie que nous choisissons des forces au football, aux échecs ou a tout autre jeu.

-Les choses de ce genre me paraissaient sensées. Pourtant, je ne pouvais trouver de lieu unique, de personne unique qui ait les réponses à mes questions, excepté mon être intérieur. Il fallait que je nage à travers ma vie comme une baleine, absorbant d'énormes bouchées de ce que d'autres gens avaient écrit, et pensé et dit, y goûtant et gardant de petits morceaux de savoir de la taille du plancton, qui convenaient à ce que je voulais croire. Tout ce qui pouvais expliquer ce que je savais être vrai, voilà ce que je cherchais.

"De tel écrivain, pas la moindre crevette à garder. De tel autre, je n'ai rien compris sauf ceci : Nous ne sommes pas ce que nous paraissons. Voilà, je le sais intuitivement. C'est VRAI ! Le reste du livre n'est peut-être que de l'eau de mer, mais la baleine garde cette phrase.
"Petit à petit, je crois que nous façonnons une compréhension consciente de ce que nous savons dès la naissance : ce que notre être intérieur suprême veut que nous croyons être vrai. Notre esprit conscient, cependant, n'est pas heureux avant d'avoir expliqué à l'aide de mots.

"Sans m'en rendre compte, en l'espace de quelques décennies, j'avais un système de pensée qui me donnait des réponses quand je les demandais.

Je jetais un rapide coup d'œil à Leslie, et elle me fit un signe pour me dire qu'elle était toujours là.

-Qu'elle était la question ? dis-je. Ah ! Où vais-je chercher mes idées folles ? Réponse : fée du sommeil, fée de la marche, fée des averses. Fée des livres. Et, au cours de mes dernières années, auprès de ma femme. Maintenant quand j'ai des questions, je les lui pose et elle me donne la réponse. Si ce n'est déjà fait, je vous conseille de trouver votre âme sœur, le plus tôt possible...

pont

Cherchez une histoire d'amour qui s'améliore avec le temps, une admiration qui grandisse, une confiance qui croisse à travers les orages.

La dame là-bas, tout au fond...

-Ma question est pour Leslie. Comment saviez-vous que vous aviez rencontré votre âme soeur ?

Leslie me regarda, dans un instant de frayeur, et pris le micro.

-Comment saviez-vous que vous aviez rencontré votre âme sœur ? répéta-t-elle, calmement, comme si elle avait une longue habitude. Je ne le savais pas, quand j'ai rencontré la mienne. C'était dans un ascenseur. "Vous montez ?" avais-je demandé. "Oui", avait-il répondu. Ni l'un ni l'autre ne savait ce que ces mots signifieraient pour les gens que nous sommes.

"Cinq ans plus tard, nous avons fait vraiment connaissance et tout à coup nous étions les meilleurs des amis. Plus je le connaissais, plus je l'admirais, et plus je pensais que c'était une personne vraiment merveilleuse.

"C'est un indice. Cherchez une histoire d'amour qui s'améliore avec le temps, une admiration qui grandisse, une confiance qui croisse à travers les orages."

"Avec cet homme je voyais qu'une intimité et une joie intenses étaient possible pour moi. Je pensais autrefois que c'étaient des besoins qui m'étaient particuliers, des signes qui m'étaient personnels. Je pense maintenant qu'ils pourraient être ceux de tout le monde, mais qu'on désespère de jamais les trouver, qu'on essaie de se contenter de moins. Comment oser demander l'intimité et la joie quand on ne trouve pas mieux qu'un amour tiède et un bonheur médiocre ?

"Pourtant, dans nos cœurs, nous savons que ce qui est tiède deviendra froid, et que le bonheur médiocre se transformera en une espèce de tristesse sans nom, et nous nous interrogeons. Est-ce l'amour de ma vie, est-ce tout, est-ce la raison pour laquelle je suis ici ? Dans nos cœurs, nous savons qu'il doit y avoir plus, et nous avons la nostalgie de celui que nous n'avons jamais trouvé.

"Il arrive si souvent qu'une moitié d'un couple essaie de monter, et que l'autre moité tire vers le bas. L'un marche en avant, et l'autre prend soin de faire deux pas en arrière pour chaque pas en avant. "Mieux vaut apprendre le bonheur seule, pensais-je, aimer mes amis et mon chat, mieux vaut attendre une âme sœur qui ne vient jamais, que de faire un sinistre compromis."

"Une âme sœur est quelqu'un qui a des verrons pour nos clés, et des clés pour nos verrous. Lorsqu'on se sent suffisamment en sécurité pour ouvrir les verrous, notre être le plus authentique se révèle, on peut être complètement et honnêtement soi-même; on peut être aimé pour ce qu'on est et non pour ce qu'on fait semblant d'être. Chacun dévoile la meilleure part de l'autre. Peu importe ce qui va mal alentour, avec cette personne on est en sécurité dans son propre paradis."

"Une âme sœur est quelqu'un qui partage nos aspirations les plus profondes, notre sens de l'orientation. Lorsqu'on est deux ballons, et qu'ensemble on a tendance à monter, on a des chances d'avoir trouvé la bonne personne.

"Une âme sœur est quelqu'un qui donne vie à la vie."

A sa grande surprise, la foule la couvrit d'applaudissements. J'avais failli croire qu'elle n'était pas parfaite sur l'estrade. Elle l'était.

-Pensez-vous de la même façon que lui ? demanda la personne suivante dans le public. Êtes-vous d'accord sur tout ? demanda-t-elle. "Le plus souvent..."

"A d'autres moments, ajouta-t-elle, nous n'aurions pu commencer plus loin l'un de l'autre...J'étais pacifiste. Richard était pilote dans l'Air Force; un homme à la fois pour moi, alors que la seule femme de Richard était multiple. Il se trompait dans les deux cas, alors bien entendu il a changé."

"Mais en fin de compte, il importe peu que nous soyons d'accord ou non, ou de savoir qui a raison. Ce qui compte, c'est ce qui se passe entre nous... Est-ce que nous changeons, est-ce que nous grandissons, est-ce que nous aimons davantage ? Voilà ce qui compte.

"Puis-je ajouter un mot ?" dis-je.

-Bien sûr.

-Les choses qui nous entourent, les maisons, les métiers, les voitures, ce sont des montures pour notre amour. Les choses que nous possédons, les endroits où nous vivons, les événements de nos vies : des montures vides. Il est si facile de chercher les montures et d'oublier les diamants ! La seule chose qui compte à la fin d'un séjour sur terre, c'est de savoir si on a bien aimé, quelle a été la qualité de notre amour...

un-pont-sur-l-infini-3621522

 J'ai passé ma vie à chercher cette femme, pensai-je. Je me suis dit, voici ma mission, être à nouveau avec elle.
J'avais tort. La trouver n'était pas l'objectif de ma vie, c'était un incident impératif. La trouver permettait à ma vie de commencer.
Et maintenant ?  Qu'allez vous apprendre de l'amour tous les deux ? J'ai tellement changé, pensai-je, mais ce n'est qu'un début.
Les histoires d'amour, les vraies, n'ont jamais de fin. Heureux pour toujours. La seule façon de découvrir ce qui arrive ensuite avec une compagne parfaite est de le vivre soi-même. L'amour bien  sûr, et le plaisir sensuel.
Et puis ?
Puis des jours et des mois à parler sans cesse, à se rattraper après des siècles de séparation -qu'as tu fait alors, qu'as tu pensé, qu'as tu appris, comment as  tu changé ?
Et après ?
Quels sont tes espoirs, tes rêves, tes désirs les plus secrets, les souhaits que tu aimerais désespérement réaliser ? Quelle est la belle vie la plus impossible que tu puisses imaginer ?   Voici la mienne, et les deux vont de pair comme la lune et le soleil dans notre ciel, et à deux on peut les rendre vraies !
Et après ?
Tant à apprendre ensemble ! Tant à partager ! Les langues, la poésie, le théâtre, la programmation informatique et la physique et la métaphysique, et la  parapsychologie et l'électronique et le jardinage et la faillite et la mythologie et la géographie et la cuisine et la peinture et l'économie et la menuiserie et la musique et l'histoire de la  musique, les avions, la voile et l'histoire de la voile, la politique et la géologie, le courage et le confort et les plantes sauvages et les animaux indigènes, mourir et la mort, l'archéologie et  la paléontologie et l'astronomie et la cosmologie, la colère et le remords, l'écriture et la métallurgie et le tir et la photographie et l'énergie solaire, la construction et l'investissement et  l'imprimerie et donner et recevoir et la planche à voile et les enfants, vieillir et l'écologie et le pacifisme, la guérison  psychique et les échanges culturels et le cinéma, la microscopie et l'énergie alternative, comment jouer, comment se disputer et se réconcilier, comment  surprendre et ravir et s'habiller et pleurer, jouer du piano et de la flûte et de la guitare, voir au delà des apparences, se rappeler d'autres vies, le passé et l'avenir, déverrouiller des  réponses, la recherche et l'étude, rassembler et analyser et synthétiser, servir et aider, discourir et écouter, voir et toucher, voyager dans le temps et  rencontrer les autres nous, créer des mondes de rêve et y séjourner, changer.
Leslie dans son rêve, sourit.
Et puis ? Pensai-je. Et puis encore et encore à apprendre pour les affamés de la vie. Apprendre, s'exercer, redonner à d'autres, leur rappeler que nous ne sommes pas  seuls.
Et puis une fois les rêves vécus, une fois qu'on en est fatigués ?
Et puis...la vie !

Richard Bach (un pont sur l'infini)

Richard gagne sa vie en faisant partager aux autres ses acrobaties aériennes. Mais son plaisir toujours renouvelé de s'élever vers les cieux cache une grande solitude. Car à chaque nouveau vol, l'aviateur espère que, dans la foule pressé à terre pour l'admirer, se trouve celle qui saura l'aimer et combler le vide affectif de son quotidien...
La publication de "Jonathan Livingston le Goéland en 1970 le rendra célèbre dans le monde entier.