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Adam Lux, Charlotte Corday.

Dans la foule qui regardait passer la charrette emportant Marie (Charlotte Corday) vers l'échafaud, se tenait un jeune allemand de vingt huit ans. Docteur en philosophie et en médecine, le garçon était enthousiasmé par les idées nouvelles de Jean-Jacques Rousseau. Il laissait en Allemagne une femme, deux enfants et du bien. Arrivé à Paris au printemps 1792, admis aux honneurs de la séance de la Convention le 30 mars, il assista à la prise des Tuileries et aux massacres de septembre. La déception de ce cœur fut terrible. Il rédigea un "avis aux français" qui, curieusement, se rencontre sur plusieurs points avec "l'adresse aux Français" que Marie allait écrire quelques jours plus tard, dans sa chambre de l'hôtel de la Providence.
Je prétends, écrivait Adam Lux, que les meneurs des Jacobins sont des hommes criminels et coupables, ayant toujours à la bouche les mots de République et de vertu auxquels leurs conduites sont toujours opposés.

Désabusé, le jeune homme traîna son indignation et son amertume jusqu'au moment où il vit passer Marie.

Je vis, dit-il, cette douceur inaltérable au milieu des hurlements barbares ! Le regard si doux, si pénétrant éclatait dans ses beaux yeux dans lesquels parlait une âme aussi tendre qu'intrépide, des yeux charmants qui auraient dû émouvoir des rochers ! Souvenir unique et immortel ! Regards d'un ange qui pénétrèrent intimement mon cœur, qui le remplirent d'émotions violentes qui me furent inconnues jusqu'alors, émotions dont la douceur égale l'amertume et dont le sentiment ne s'effacera qu'avec mon dernier soupir.

Bouleversé par la rencontre d'une exigence pareille à la sienne, enthousiaste, très certainement amoureux, le jeune homme fit imprimer le 19 juillet une vibrante apologie de Marie qu'il terminait en ces termes :

Il ne me reste plus que deux espérances : ou, par vos soins, de mourir en victime de la liberté sur cet échafaud honorable, ou de concourir à faire disparaître vos mensonges qui sont la véritable cause du fédéralisme et de la guerre civile, afin que votre tyrannie finisse avec l'erreur, qu'au même lieu de sa mort, l'immortelle Charlotte Corday ait une statue avec cette inscription : PLUS GRANDE QUE BRUTUS.

Pour le gouvernement révolutionnaire, le choix était fait. Dès le 2 juillet, l'admirateur intempestif fut enfermé à La Force. Un médecin allemand, le docteur Wedekind, tenta de sauver Adam Lux en alléguant "que la tête lui a tourné et qu'il a l'imagination frappée." Pour sauver son ami, le bon docteur conseillait "une petite maison des champs avec une jolie compagne, en espérant que les mœurs de nos bons cultivateurs patriotes lui feraient prendre une autre idée de l'humanité." Mais Adam Lux refusa énergiquement le diagnostic et la thérapie : "Pourquoi donc serait-ce une folie absolue de ne ressembler tout à fait à tout le monde ?" Protesta-t-il, et, par les journaux, puis par lettre, il relança Fouquier-Tinville :

Je n'ignore pas que c'est une immensité de travaux qui vous occupe, mais j'ai l'honneur de vous faire ressouvenir de moi...


L'accusateur public "se ressouvint" et Adam Lux, transféré à la Conciergerie le 2 novembre, comparut aussitôt devant le Tribunal révolutionnaire où Fouquier Tinville l'accusa d'avoir écrit une brochure... "dans laquelle il a fait l'apologie la plus pompeuse en y mêlant le délire d'une inclination tendre dont son cœur semble s'être pénétré pour ce monstre exécrable, et le désir d'aller le rejoindre dans les régions célestes."

Reconduit dans sa cellule, le jeune homme écrivit assez légèrement à son épouse :

Console-toi, mon cœur, il y a déjà six mois que tu as appris à exister sans moi, tu sauras supporter la même chose à l'avenir.

Il est vrai que ses préoccupations étaient ailleurs :

Tu me pardonneras, sublime Charlotte, s'il m'est impossible de montrer dans mes derniers moments le même courage et la même douceur qui te distinguent. Je me réjouis de ta supériorité, car n'est-il pas juste que l'objet adoré soit toujours plus élevé et toujours au-dessus de l'adorateur.

Enfin, le 4 novembre 1793, par un orage pareil à celui qui vit partir Marie, Adam Lux monta à l'échafaud avec tant de satisfaction qu'il embrassa, à leur grande confusion, Sanson et ses aides. Son corps fut porté au cimetière de Errancis, où celui de Charlotte Corday le rejoindra en 1815.

Comme l'a fait remarquer l'historien Joseph Shearing, le dernier admirateur de Marie d'Armont se nommait Adam, comme le premier homme, et Lux, comme la lumière.

Tiré du livre : Catherine Decours (la lettre à Alexandrine)

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"Charlotte Corday" La dernière toilette par Edward Matthew Ward

Le grand Corneille a été honoré par le courage de sa p'tite p'tite p'tite fillote ! Laquelle aurait pu murmurer à l'oreille du monstre Marat : "Aux âmes bien nées la valeur n'attend point le nombre des années" !